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  <title>Everyday Endless (Français)</title>
  <subtitle>Un organisme narratif. Un récit par jour, pour toujours.</subtitle>
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  <updated>2026-05-23T00:00:00.000Z</updated>
  <author><name>Everyday Endless</name></author>
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    <title type="text">Everyday 062 — Li-qui-da-ción</title>
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    <published>2026-05-23T00:00:00.000Z</published>
    <updated>2026-05-23T00:00:00.000Z</updated>
    <summary type="text">Ciudad Juárez, le 22 mai 02026, quatorze heures cinquante-cinq. Syndicat Local 87 des trabajadores Lear, Calle 16 de Septiembre 412, deuxième étage au-dessus du magasin de tornillos de don Refugio.…</summary>
    <content type="html">&lt;p&gt;Ciudad Juárez, le 22 mai 02026, quatorze heures cinquante-cinq. Syndicat Local 87 des trabajadores Lear, Calle 16 de Septiembre 412, deuxième étage au-dessus du magasin de tornillos de don Refugio. Le guichet de María Elena Castañeda, cinquante et un ans, déléguée syndicale depuis 1998. Lupita Hernández Rivas, quarante-trois ans, fait la queue depuis vingt-huit minutes. Devant elle, deux femmes, Beatriz Espinosa (quarante-neuf, ligne 7) et Rocío Núñez (trente-huit, ligne 12).&lt;/p&gt;&lt;p&gt;María Elena travaille avec un tampon rectangulaire en caoutchouc et un encrier d&amp;apos;encre noire dont elle se sert depuis 2019. L&amp;apos;encre est presque épuisée. Elle appuiera plus fort sur les quatre dernières signatures de la journée. Au mur derrière María Elena, une impression A3 encadrée porte une phrase de Salvador Allende en espagnol.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Ce matin, Lupita a pris un café avec sa mère à sept heures et demie. La mère a soixante-sept ans et un Parkinson depuis quatre. Lupita a compté les carreaux du sol de la cuisine, quarante-sept sur trente-huit, elle les comptait pour ne pas penser. Elle a accompagné Memo à l&amp;apos;école à sept heures cinquante. Memo a douze ans. Memo s&amp;apos;appelle Guillermo devant María del Carmen, et Memito devant la grand-mère. Pour le voisin du 9ᵉ il s&amp;apos;appelle « el niño de Lupita ».&lt;/p&gt;&lt;p&gt;María del Carmen Salazar, RH Lear, vingt-huit ans, lui a téléphoné à neuf heures et demie et à treize heures quarante. Lupita n&amp;apos;a répondu à aucun des deux appels.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Les options sont trois. Première option : liquidación. Deux cent vingt mille pesos brut, cent soixante-cinq mille net. Huit mois de salaire de base plus prime d&amp;apos;ancienneté plus un mois de couverture IMSS. Paiement à trente jours. Imposé à vingt-cinq pour cent. Deuxième option : traslado à San Pedro Sula, Honduras. Vol pour deux (Lupita plus Memo, pas l&amp;apos;abuela), crèche d&amp;apos;après-midi pour Memo dans la nouvelle plant Lear, deux heures d&amp;apos;anglais par semaine pour Memo, salaire de base égal à celui de Juárez, prime d&amp;apos;ancienneté remise à zéro, contrat de trois ans, logement d&amp;apos;entreprise fourni six mois puis à sa charge. Début à San Pedro Sula : 15 juillet 02026. Troisième option : laisser expirer les cinq jours, jeudi vingt-huit mai à dix-sept heures pile. Réponse automatique, renonciation tacite au traslado, la liquidation standard tombe sans la prime de « bonne foi » de vingt-cinq mille pesos. Cent quarante mille net au lieu de cent soixante-cinq mille.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;María del Carmen avait tout expliqué lundi en réunion de groupe, avec la diapositive projetée. María del Carmen a vingt-huit ans. Elle a été formée ces trois derniers mois au programme « Compassionate Offboarding ». Elle a appris à parler lentement. À ne pas interrompre. À dire « je te comprends, Lupita ».&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Devant Lupita, Beatriz Espinosa signe le formulaire Traslado. Beatriz pleure en silence. Elle essuie la signature sur son jean. Elle tend la feuille à María Elena. María Elena prend le tampon. Elle le passe sur l&amp;apos;encrier d&amp;apos;encre noire. Elle le soulève. Elle l&amp;apos;abat sur la case Traslado du formulaire de Beatriz. Le claquement est sec. L&amp;apos;encre noire sèche aussitôt sur la case. Beatriz prend la feuille tamponnée. Elle la glisse dans une enveloppe marron portant le logo du Syndicat Local 87. Elle se retourne. Elle sort. Elle voit Lupita. Elle lui fait un signe bref des yeux.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Lupita avance d&amp;apos;un pas. C&amp;apos;est son tour. Sur le comptoir se trouve le formulaire pré-imprimé de Lupita, déjà au nom de María de Guadalupe Hernández Rivas, déjà avec le matricule Lear (00-47-1289), déjà avec les deux petites cases. María Elena la regarde. María Elena est la mère de trois enfants adultes. Elle connaît Lupita depuis 2008, quand Lupita était passée au syndicat pour la première fois demander comment remplir le formulaire H-2 pour la maternité de Memo. María Elena lève le tampon. Elle le tient en l&amp;apos;air. Lentement, dans un espagnol lent, elle lui dit : Lupita, ¿qué dice ?&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Lupita a le formulaire devant elle et la voix dans la gorge. Elle sait que María del Carmen la rappellera à sept heures et demie ce soir. Elle sait que lundi le guichet sera plus long parce que lundi est le jour de ceux qui ont remis à plus tard aujourd&amp;apos;hui. Elle pense à Beatriz qui vient de sortir avec l&amp;apos;enveloppe marron. Elle pense à Brayan du 9ᵉ, douze ans, disparu en février à la frontière derrière un coyote payé en pesos empruntés. Elle pense à sa mère dans le fauteuil à côté, à quatorze heures cinquante-cinq la mère dort. À seize heures et demie la mère se réveille et demande l&amp;apos;arroz con leche.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Elle ouvre la bouche. La voix en sort, petite mais entière. Deux syllabes : li-qui. Une respiration. Les deux autres : da-ción.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;María Elena hoche la tête deux fois. Elle pose la main libre sur le formulaire pour le tenir en place. Elle abaisse le tampon sur la case de gauche. Le claquement est sec. L&amp;apos;encre noire sèche aussitôt sur la case Liquidación. Elle glisse le formulaire tamponné dans une enveloppe marron identique à celle de Beatriz. Elle lui dit de revenir mercredi prochain, vingt-sept mai, retirer le premier acompte partiel de trente-cinq mille pesos. Elle lui dit, dans un espagnol lent, fuerza, compañera.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Lupita prend l&amp;apos;enveloppe. Elle la tient contre la poitrine. Elle sort du guichet.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Elle descend l&amp;apos;escalier en bois jusqu&amp;apos;au rez-de-chaussée. Sous le porche du magasin de tornillos de don Refugio, elle croise trois ouvrières de la ligne 4 qui montent pour leur tour au guichet. Marisol (trente-neuf), Pati (cinquante et un), Brenda (quarante-quatre). Marisol lui dit seulement : Lupita. Pati lui fait un signe de tête. Brenda lui touche le bras. Lupita répond avec le pouce levé et l&amp;apos;enveloppe marron levée à côté.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Elle sort sur la Calle 16 de Septiembre. Le soleil de quinze heures vingt lui bat dans les yeux. Elle marche cent mètres jusqu&amp;apos;au pesero de la ligne 23. Elle monte. Sept pesos. Le pesero démarre. Sur la vitre du pesero, en travers, il y a écrit Cementos Riva. Lupita descend au troisième arrêt. Elle remonte au troisième étage de Cementos Riva à seize heures cinq.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Elle ouvre la porte. Sa mère dans le fauteuil est réveillée. Elle a les yeux ouverts. Elle a mangé deux cuillerées d&amp;apos;arroz con leche toute seule. Memo n&amp;apos;est pas encore rentré. La lumière du soleil de seize heures entre par la fenêtre comme un bloc. Sur la table de la cuisine, sous les factures de gaz, les trois photos de la quinceañera de 1998 sont là où Lupita les a laissées ce matin.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Lupita pose l&amp;apos;enveloppe marron sur la table, à côté des factures. Elle va au fauteuil. Elle se penche. Elle dit à sa mère : mamá, mañana hablamos. Mañana hablamos. La mère hoche la tête. Elle sourit une seconde. Puis elle dort à nouveau.&lt;/p&gt;</content>
    <author><name>Everyday Endless</name></author>
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    <title type="text">Everyday 061 — Pour qui vient après</title>
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    <published>2026-05-22T00:00:00.000Z</published>
    <updated>2026-05-22T00:00:00.000Z</updated>
    <summary type="text">Il y a un an, par un après-midi de mai, une famille de Cabo Delgado était arrivée chez Felista. Un homme, une femme, trois enfants. Ils avaient marché neuf jours. Ils n&apos;avaient rien dans les mains et…</summary>
    <content type="html">&lt;p&gt;Il y a un an, par un après-midi de mai, une famille de Cabo Delgado était arrivée chez Felista. Un homme, une femme, trois enfants. Ils avaient marché neuf jours. Ils n&amp;apos;avaient rien dans les mains et rien sur la tête, parce que celui qui part en courant part sans baluchon.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Felista avait dégagé le coin de la cour abrité par l&amp;apos;auvent. Elle avait pris une natte dans le coffre. La natte était faite de feuilles de palmier tressées, longue comme un homme couché. Le bord s&amp;apos;était usé au fil des années. Felista l&amp;apos;avait recousu deux fois : une fois avec le fil noir, une fois avec le fil rouge, parce que le noir était fini.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Elle avait déroulé la natte sous l&amp;apos;auvent. La femme de Cabo Delgado y avait fait dormir ses trois enfants. La famille était restée quatre mois. La femme aidait Felista à piler le manioc dans le mortier. Les enfants avaient appris le chemin du puits. Puis la famille avait trouvé un camp plus au sud et était repartie. La natte était retournée dans le coffre. Cela se passait il y a un an, dans le district de Felista, dans la province de Nampula.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Les nouvelles sont arrivées lentement, en deux semaines. D&amp;apos;abord c&amp;apos;étaient des nouvelles de Cabo Delgado, et Cabo Delgado était loin. Puis les attaques ont passé la frontière de la province. Puis elles ont atteint les villages au nord du district. À la fin les nouvelles sont devenues les voisins qui frappaient à la porte pour dire une seule phrase : nous partons.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;À la radio ils disaient un nombre. Ils disaient cent mille personnes en fuite en deux semaines. Le nombre était grand. Felista ne savait pas comment on tient en main un nombre pareil. Elle savait compter les siens : trois enfants, une mère âgée, elle-même. Cinq.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Sa mère ne voulait pas partir. Une femme âgée mesure les distances autrement : non pas en kilomètres, mais en combien de fois elle devra s&amp;apos;asseoir au bord de la route. Felista ne lui avait dit qu&amp;apos;une chose. Elle lui avait rappelé que la famille de Cabo Delgado, un an plus tôt, avait marché neuf jours avec trois petits enfants. La mère n&amp;apos;avait pas répondu. Le lendemain matin elle était la première à sortir sur la route.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Les voisins étaient partis les premiers. D&amp;apos;abord la famille de la maison d&amp;apos;à côté, puis celle d&amp;apos;après. Ils étaient partis à l&amp;apos;aube, en file sur la route de terre, les baluchons sur la tête. Felista les avait regardés depuis le seuil.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Les maisons qui se vidaient restaient debout, les portes ouvertes. Une maison vide, en temps de fuite, n&amp;apos;est pas une maison. C&amp;apos;est un abri qui attend quelqu&amp;apos;un. Felista le savait depuis un an exactement.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Le matin du départ, Felista prépara le baluchon. C&amp;apos;est une procédure, et une procédure se fait dans l&amp;apos;ordre. Elle mit dedans la farine de manioc. Elle mit la couverture. Elle mit le document, enveloppé dans un sachet pour que la pluie ne le prenne pas. Elle mit le sel. Elle mit les allumettes. Elle mit la grande marmite, puis la retira. La marmite pesait plus qu&amp;apos;un enfant. Une femme qui porte la marmite sur l&amp;apos;épaule ne porte pas l&amp;apos;enfant sur l&amp;apos;épaule. Felista laissa la marmite sur le foyer.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Elle compta de nouveau : la farine, la couverture, le document, le sel, les allumettes. Cinq choses pour cinq personnes. C&amp;apos;était tout ce que les mains pouvaient tenir jusqu&amp;apos;au sud.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Puis elle alla au coffre. Elle en sortit la natte.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;La natte entrait dans le baluchon en un instant. Elle était légère. Elle pesait moins que la farine. Felista aurait pu la porter neuf jours sans en sentir le poids sur la nuque.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Felista ne la mit pas dans le baluchon.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Elle alla sous l&amp;apos;auvent. Elle balaya le sol de terre battue avec le balai de sorgho, jusqu&amp;apos;au coin. Elle le balaya comme on balaie une pièce qui attend un hôte. Puis elle déroula la natte sur le sol propre. Elle l&amp;apos;étendit bien droite. Elle lissa le bord recousu, la partie au fil noir et la partie au fil rouge. La natte resta là, ouverte, sous l&amp;apos;auvent.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Felista sait qui marche sur les routes du nord, maintenant. Elle le sait parce qu&amp;apos;il y a un an elle les a vus arriver et elle les a comptés : un homme, une femme, trois enfants, neuf jours, rien dans les mains. Quelqu&amp;apos;un passera par cette maison laissée vide. Il s&amp;apos;arrêtera à l&amp;apos;ombre de l&amp;apos;auvent. Il trouvera un toit. Il trouvera une natte étendue, prête, et il comprendra que quelqu&amp;apos;un, avant de s&amp;apos;en aller, avait pensé à qui venait après.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Felista mit le baluchon sur sa tête. Elle prit par la main le plus jeune enfant. La mère et les deux autres étaient déjà sur la route.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Sur le seuil elle s&amp;apos;arrêta. Elle regarda à l&amp;apos;intérieur une dernière fois. Le foyer avec la grande marmite. L&amp;apos;auvent. Sous l&amp;apos;auvent, dans le coin balayé, la natte ouverte.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Elle ne ferma pas la porte. Une porte fermée dit que la maison a un maître et que le maître revient. Felista laissa la porte entrebâillée, comme on la laisse pour quelqu&amp;apos;un qui doit encore entrer.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Puis elle prit la route de terre vers le sud, derrière sa mère, le baluchon sur la tête et l&amp;apos;enfant par la main. Maintenant elle était une de la file. Elle était une des cent mille.&lt;/p&gt;</content>
    <author><name>Everyday Endless</name></author>
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    <title type="text">Everyday 060 — La cour</title>
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    <published>2026-05-21T00:00:00.000Z</published>
    <updated>2026-05-21T00:00:00.000Z</updated>
    <summary type="text">On le connaissait tous, à la mosquée, et on l&apos;appelait tous Abu Ezz. Sur sa carte d&apos;identité, il s&apos;appelait Mansour Kaziha. Il avait soixante-dix-huit ans. Il était gardien depuis la construction de…</summary>
    <content type="html">&lt;p&gt;On le connaissait tous, à la mosquée, et on l&amp;apos;appelait tous Abu Ezz. Sur sa carte d&amp;apos;identité, il s&amp;apos;appelait Mansour Kaziha. Il avait soixante-dix-huit ans. Il était gardien depuis la construction de la mosquée, dans les années quatre-vingt. C&amp;apos;est la plus grande mosquée de San Diego, et lui, il était là avant les murs.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Quarante ans dans la même cour. Quarante ans à tenir le même endroit en ordre. On connaissait son balai de sorgho comme on le connaissait lui : usé d&amp;apos;un seul côté, parce qu&amp;apos;il poussait toujours dans le même sens, et un balai, au bout de quarante ans, prend la forme de la main qui le tient.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Il ouvrait les portes chaque matin dans le même ordre. D&amp;apos;abord le portail sur la rue. Puis la porte de la grande salle. Puis les salles des enfants, une par une. Il mouillait les dalles de la cour avant que la chaleur arrive, parce qu&amp;apos;il disait qu&amp;apos;une cour mouillée le matin, c&amp;apos;est une cour fraîche à midi. Il saluait par leur nom ceux qui arrivaient. Il connaissait les noms des pères, des fils, des fils des fils.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Une mosquée, pour qui n&amp;apos;y vient pas, c&amp;apos;est un bâtiment. Pour nous, c&amp;apos;était la cour d&amp;apos;Abu Ezz. C&amp;apos;était lui qui l&amp;apos;ouvrait quand le ciel était encore gris. C&amp;apos;était lui qui la fermait quand le dernier d&amp;apos;entre nous était sorti. Quarante ans comme ça. Un homme qui fait la même chose pendant quarante ans ne la fait plus avec ses mains. Il la fait avec tout son corps, sans y penser, comme on respire. Par cette cour, en quarante ans, on était tous passés.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Le dix-huit mai, c&amp;apos;était un lundi, et c&amp;apos;était le matin. Les enfants étaient dans les salles, en cours, avec ceux qui leur enseignaient. À l&amp;apos;entrée il y avait Amin Abdullah, le gardien de sécurité, cinquante et un ans. Dans la cour il y avait Abu Ezz, avec son balai, comme chaque matin depuis quarante ans. Nadir Awad, cinquante-sept ans, ce matin-là n&amp;apos;était pas encore arrivé. Il habitait de l&amp;apos;autre côté de la rue et venait prier chaque jour.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Ce lundi-là, le cours avait commencé depuis peu. Il y avait des petits enfants, de ceux qui apprennent les premiers mots. Il y avait les plus grands. Il y avait ceux qui étaient arrivés en retard, et Abu Ezz les avait laissés entrer, comme il faisait toujours, sans gronder personne.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Puis au portail sont arrivés deux garçons. L&amp;apos;un avait dix-huit ans, l&amp;apos;autre dix-sept. Ils étaient armés. Après on a su pour la vidéo qu&amp;apos;ils faisaient circuler, pour la lettre qu&amp;apos;ils avaient écrite, pour la haine qu&amp;apos;ils y avaient mise. Mais ce matin-là, dans la cour, il y avait seulement deux garçons armés, et une porte, et derrière la porte les enfants et ceux qui leur enseignaient.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Abu Ezz avait sa porte à deux pas. Il pouvait entrer. Il pouvait entrer et la barrer derrière lui. Un homme de soixante-dix-huit ans avec un balai, face à deux garçons armés, avait toutes les raisons du monde de se mettre à l&amp;apos;abri. Personne ne lui en aurait fait le reproche. Un gardien n&amp;apos;est pas une sentinelle. Un gardien fait le ménage, ouvre et ferme les portes. Aucune règle ne lui disait de rester.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Il n&amp;apos;entra pas.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Il resta dans la cour. Amin Abdullah, depuis l&amp;apos;entrée, était déjà allé au-devant des deux garçons. Et de l&amp;apos;autre côté de la rue, Nadir Awad entendit les coups de feu. Un homme qui entend des coups de feu là où il prie chaque matin, et où sa femme enseigne, ne compte pas ses pas. Il traversa la rue, franchit le portail, vers le bruit et non loin de lui. Ils se retrouvèrent à trois. Ils se mirent entre le portail et la porte des salles. Un gardien avec son balai, un agent de sécurité, un homme venu de dehors. Trois hommes qui se firent lents, encombrants, bruyants. Trois hommes qui parlèrent aux garçons, les appelèrent, occupèrent la cour de leurs corps et de leurs voix. Chaque seconde que les deux garçons passaient avec eux, dans la cour, c&amp;apos;était une seconde qu&amp;apos;ils ne passaient pas derrière la porte.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;On ne sait pas ce que les trois se sont dit, dans la cour. On ne sait pas s&amp;apos;ils se sont dit quoi que ce soit. On sait ce qu&amp;apos;ils ont fait. Ils sont restés. Une seconde après l&amp;apos;autre, ils sont restés.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Derrière la porte, dans les salles, le personnel tenait les enfants bas, immobiles, silencieux. Les enfants entendaient la cour. Ils ne la voyaient pas. Ils restèrent là où ceux qui leur enseignaient les avaient mis.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Les deux garçons n&amp;apos;arrivèrent jamais aux salles. Dans la cour, ils tirèrent sur Amin Abdullah, sur Nadir Awad, sur Mansour Kaziha. Puis ils retournèrent les armes contre eux-mêmes. Dans la cour, ce matin-là, cinq personnes moururent. Trois étaient des nôtres.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Amin Abdullah avait cinquante et un ans. Nadir Awad en avait cinquante-sept. Mansour Kaziha en avait soixante-dix-huit. On les écrit en entier, les noms, parce qu&amp;apos;un nom écrit en entier c&amp;apos;est une personne, et trois personnes, ce lundi-là, sont restées dans la cour à notre place.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Abu Ezz ne vit pas les enfants sortir. Ils sortirent plus tard, un par un, tenus par la main par leurs enseignants, par cette porte qu&amp;apos;il avait tenue dégagée. Ils étaient vivants. Ils sont tous vivants.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Les parents sont venus les chercher dans l&amp;apos;après-midi. Chaque enfant est rentré dans une maison. Chaque maison, ce soir-là, a eu quelqu&amp;apos;un à serrer fort. Trois maisons, à San Diego, non.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Le balai de sorgho resta dans la cour, là où il était tombé.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Le lendemain matin quelqu&amp;apos;un l&amp;apos;a ramassé. Une mosquée, c&amp;apos;est un endroit que quelqu&amp;apos;un ouvre à l&amp;apos;aube et tient propre, et trois hommes, le dix-huit mai, sont restés dans la cour pour qu&amp;apos;il reste un endroit à ouvrir. On le fait encore, chaque matin. Quelqu&amp;apos;un prend le balai de sorgho, usé d&amp;apos;un seul côté, et mouille les dalles de la cour avant que la chaleur arrive. Dans l&amp;apos;ordre de toujours.&lt;/p&gt;</content>
    <author><name>Everyday Endless</name></author>
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    <title type="text">Everyday 059 — L&apos;appel</title>
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    <published>2026-05-20T00:00:00.000Z</published>
    <updated>2026-05-20T00:00:00.000Z</updated>
    <summary type="text">Adesola arriva à sept heures quarante. L&apos;école était une pièce en béton avec un toit en tôle. Devant, la piste en terre. Derrière, un manguier aux feuilles poussiéreuses. La porte n&apos;avait pas de clé.…</summary>
    <content type="html">&lt;p&gt;Adesola arriva à sept heures quarante. L&amp;apos;école était une pièce en béton avec un toit en tôle. Devant, la piste en terre. Derrière, un manguier aux feuilles poussiéreuses. La porte n&amp;apos;avait pas de clé. La poignée en laiton, Adesola l&amp;apos;avait astiquée le premier lundi de chaque mois pendant sept ans. Au-dessus de la porte, le nom de l&amp;apos;école était peint en rouge : Owode Oja Community Nursery. Le N de Nursery avait perdu son pied gauche, mangé par le soleil.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;L&amp;apos;école était à quatre kilomètres d&amp;apos;Ahoro Esinele. Le village s&amp;apos;appelait Owode Oja. Trente maisons. Les mères d&amp;apos;Owode Oja amenaient les petits à la maternelle d&amp;apos;Adesola et envoyaient les grands à pied jusqu&amp;apos;à l&amp;apos;école d&amp;apos;Ahoro, une vraie école, avec l&amp;apos;uniforme, les salles à six rangées, le directeur en veste même par la chaleur.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Dans la nuit du dix-huit au dix-neuf mai, des hommes armés étaient arrivés à l&amp;apos;école d&amp;apos;Ahoro. Ils avaient emmené trente-neuf enfants et sept enseignants. Des enfants de deux ans à seize ans. À Owode Oja, la nouvelle était arrivée à quatre heures du matin, sur les petites radios. La petite radio d&amp;apos;Adesola était sur la table de nuit, à côté du chapelet en bois de sa mère.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Adesola avait trente-deux ans. Elle enseignait à la maternelle communautaire d&amp;apos;Owode Oja depuis ses vingt-quatre ans. Son père avait été instituteur lui aussi, à Ilesa. Il lui avait dit, et il le lui avait dit souvent, que les chaises des petits enfants doivent être légères, parce qu&amp;apos;un petit enfant ne doit pas peiner à tirer sa chaise, et que la peine du premier geste, on s&amp;apos;en souvient pendant des années. Adesola avait nettoyé les chaises chaque samedi. Les chaises étaient jaunes.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Ce matin du dix-neuf mai, Adesola ouvrit la porte. Posa le registre sur le bureau. Le bureau était une petite table en bois avec trois tiroirs. Dans les tiroirs il y avait : treize crayons, un drapeau en tissu mal plié, une boîte de craies, deux mouchoirs propres.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Adesola ouvrit la fenêtre. La piste était vide. Une chèvre traversa. Au fond, une femme avec un seau sur la tête passait lentement. La femme ne regardait pas vers l&amp;apos;école.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Il était sept heures cinquante-deux. Les mères arrivaient toujours entre sept heures cinquante-cinq et huit heures cinq. Elles arrivaient avec l&amp;apos;enfant dans le dos s&amp;apos;il avait moins de deux ans, par la main s&amp;apos;il avait plus. Les mères s&amp;apos;arrêtaient souvent un moment pour parler avec Adesola : du prix du mil, du toit abîmé par la dernière pluie, de la belle-mère qui allait plus mal. Adesola écoutait debout sur le seuil. Ça faisait partie du travail.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Ce matin-là, personne ne vint. Aucune mère ne vint. Aucun enfant ne vint. Même le vendeur d&amp;apos;eau qui passait tous les trois jours avec sa charrette et s&amp;apos;arrêtait devant le portail pour saluer ne vint pas.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Adesola s&amp;apos;assit derrière le bureau. Se toucha le voile. Se leva. Alla à la porte. Revint au bureau. Ouvrit le registre. La page du dix-neuf mai était vide.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Adesola pensa — et c&amp;apos;est moi qui le dis maintenant — que fermer l&amp;apos;école aurait été facile. La porte n&amp;apos;avait pas de clé. Il aurait été facile de la laisser comme ça. De monter sur son vélo. De rentrer chez sa mère, huit kilomètres. D&amp;apos;attendre lundi. De voir qui revenait.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Adesola ne ferma pas l&amp;apos;école. Adesola écrivit la date en haut à droite : dix-neuf mai. Sous la date, là où chaque jour elle notait les présences, elle écrivit le premier nom. Elle le lut à voix haute.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;— Adekunle.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Elle attendit deux secondes. Personne ne leva la main. Adesola écrivit un tiret. Dit le deuxième nom.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;— Bisola.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Elle attendit. Tiret. Dit le troisième.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;— Damilola.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Tiret. Elle continua.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;— Folake.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;— Funmi.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;— Gbenga.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;— Ifeoma.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;— Kemi.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;— Olu.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;— Olawale.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;— Ronke.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;— Sade.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;— Segun.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;— Taiwo.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;— Tunde.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;— Uche.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;— Wale.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;— Yetunde.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Yetunde avait six ans. Elle s&amp;apos;asseyait au troisième rang, contre le mur. Yetunde avait une petite cicatrice sur le menton, une chute de chaise le premier jour, et Adesola lui avait posé elle-même un pansement, et depuis ce jour Yetunde avait appris à tirer sa chaise avec toute la main et non avec deux doigts. Adesola dit le nom de Yetunde.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Elle attendit. Personne ne répondit. Adesola écrivit le tiret.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Adesola ferma le registre. Elle comprit qu&amp;apos;elle n&amp;apos;avait pas fait l&amp;apos;appel. Elle avait appelé les noms et elle avait attendu. Elle avait appelé les noms et elle les avait dits à voix haute dans une salle vide. Elle avait appelé les noms et les noms avaient flotté dans l&amp;apos;air le temps d&amp;apos;un souffle, puis s&amp;apos;étaient posés sur les chaises jaunes.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Elle avait prié. Elle le savait. Elle le savait pendant qu&amp;apos;elle le faisait. Elle n&amp;apos;avait pas voulu le savoir avant.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Adesola resta assise. Le bureau était propre. Le registre était fermé. Dehors la piste continuait d&amp;apos;être vide. Le manguier faisait une ombre qui grandissait doucement sur le mur est.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Une demi-heure était passée depuis le premier nom. Dans la piste, au loin, au tournant, une silhouette apparut. C&amp;apos;était une femme. Elle marchait lentement. Adesola attendit. La femme marchait vers l&amp;apos;école. La femme tenait quelque chose par la main. C&amp;apos;était un enfant. L&amp;apos;enfant était petit. Quatre ans peut-être, cinq peut-être.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Adesola se leva. Alla à la porte. Ouvrit la porte plus grand. Ne dit rien. Resta sur le seuil. La femme s&amp;apos;approchait. La femme tenait l&amp;apos;enfant par la main. L&amp;apos;enfant marchait un pas derrière la femme, doucement.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Adesola rouvrit le registre. Revint à la page du dix-neuf mai. Attendit que la femme arrive au portail.&lt;/p&gt;</content>
    <author><name>Everyday Endless</name></author>
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    <title type="text">Everyday 058 — Mazatán</title>
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    <published>2026-05-19T00:00:00.000Z</published>
    <updated>2026-05-19T00:00:00.000Z</updated>
    <summary type="text">La tinaja de Reyna Sántiz se tenía dans l&apos;angle nord-ouest de la cour, surélevée sur quatre blocs de ciment pour que l&apos;eau descende avec un filet de pression jusqu&apos;aux bidons alignés en dessous, et…</summary>
    <content type="html">&lt;p&gt;La tinaja de Reyna Sántiz se tenía dans l&amp;apos;angle nord-ouest de la cour, surélevée sur quatre blocs de ciment pour que l&amp;apos;eau descende avec un filet de pression jusqu&amp;apos;aux bidons alignés en dessous, et chaque matin, avant que le soleil monte au-dessus du mur du voisin, Reyna remplissait les bidons et les comptait à voix haute, un deux trois jusqu&amp;apos;à onze, onze bidons de vingt litres qui étaient la mesure d&amp;apos;une journée pour elle seule. Le comptage à voix haute avait commencé l&amp;apos;année où son mari était parti pour Tijuana, de sorte que le chiffre onze était devenu une façon de dire que la maison existait encore.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Mazatán n&amp;apos;est pas le port, c&amp;apos;est la petite commune côtière du Chiapas, entre Tonalá et Tapachula, sur la route que les Centraméricains ont toujours prise parce qu&amp;apos;elle est plate et longe la voie ferrée. Dans les vingt ans passés dans cette cour, devant le portail de Reyna étaient passés des hommes du Guatemala, du Honduras, de Cuba, et elle avait appris à les reconnaître non pas au visage, que la fatigue rend semblable, mais à la façon de boire. Celui qui est de passage boit les mains jointes, courbé sur le filet d&amp;apos;eau, sans poser les lèvres sur le bord du bidon qui n&amp;apos;est pas le sien.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Une nuit de décembre, deux ans auparavant, une camionnette blanche s&amp;apos;était arrêtée juste devant le puits, phares éteints, et il en était descendu beaucoup, peut-être quarante, une longue file qui s&amp;apos;était penchée sur la tinaja à tour de rôle, les mains jointes, en silence, pendant que deux hommes qui ne buvaient pas restaient près des portières. Reyna avait regardé par la fenêtre sans allumer la lumière, et le matin la camionnette n&amp;apos;était plus là, et la vieille route qui sort du village vers le nord, celle qui longe les champs de manguiers avant de rejoindre la voie ferrée, portait les larges traces d&amp;apos;un engin lourd qui avait tourné dans la boue.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;La V Brigada entra à Mazatán le deuxième lundi de mai. C&amp;apos;étaient des mères, surtout, et puis des frères, et elles venaient de Cuba, du Honduras, d&amp;apos;Équateur, de Colombie, à la recherche d&amp;apos;un groupe de quarante personnes disparues à San José El Hueyate en décembre deux ans auparavant. Elles marchaient le long de la rue principale, s&amp;apos;arrêtaient à chaque portail, et à chaque portail montraient des photographies presque toutes plastifiées, parce que le plastique résiste à la pluie, à la sueur, aux mains qui les tiennent depuis deux ans.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Devant le portail de Reyna s&amp;apos;arrêta une femme cubaine de soixante ans, qui tira de son sac une photographie plastifiée d&amp;apos;un jeune homme, et au dos, à travers le plastique, on lisait un nom écrit au marqueur et une date. La femme ne dit pas grand-chose, demanda seulement si ce visage était passé par là. Reyna garda la main sur le fil de fer torsadé qui fermait le portail à la place du loquet cassé, et au lieu de répondre elle offrit de l&amp;apos;eau, alla chercher un verre, le remplit à l&amp;apos;un des onze bidons, le tendit à travers les barreaux.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Les autres portes de la rue étaient restées fermées. Reyna le voyait bien depuis son portail : les mères frappaient, quelqu&amp;apos;un écartait un rideau, quelqu&amp;apos;un ouvrait de dix centimètres puis refermait. Personne à Mazatán ne disait rien, parce que ceux qui avaient fait disparaître quarante personnes connaissaient les rues, les maisons, les proches restés sur place, et parce que parler à une mère de passage ne ramenait personne. La peur, dans un petit village, n&amp;apos;est pas une lâcheté. C&amp;apos;est un calcul qui tombe juste, chaque fois qu&amp;apos;on le refait.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Reyna regarda la femme boire les mains jointes autour du verre, courbée, comme quelqu&amp;apos;un qui ne pose pas les lèvres sur un bord qui n&amp;apos;est pas le sien. Elle resserra le fil de fer d&amp;apos;un tour de plus. Dit que non, ce visage elle ne s&amp;apos;en souvenait pas, qu&amp;apos;à Mazatán des visages il en passe trop. Puis, pendant que la femme remettait la photographie dans son sac, Reyna ajouta autre chose, à voix basse, comptant les mots comme elle comptait les bidons : qu&amp;apos;une nuit de décembre, deux ans auparavant, ils avaient été nombreux à boire à son puits, une longue file, et que le matin la vieille route vers le nord, celle des champs de manguiers, portait les traces d&amp;apos;un engin lourd. Elle ne dit pas la camionnette blanche. Elle ne dit pas les deux hommes aux portières. Elle dit la direction, et la direction était tout ce qu&amp;apos;elle pouvait donner sans donner aussi les noms des maisons à côté de la sienne.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;La femme cubaine remercia, écrivit quelque chose sur un carnet, et la brigade remonta la rue vers le nord, vers les champs de manguiers, où après deux ans de pluie il ne restait plus aucune trace d&amp;apos;aucun engin. Après encore deux semaines au Chiapas et à Mexico les mères seraient rentrées dans leurs pays les mains vides, parce qu&amp;apos;une direction n&amp;apos;est pas un lieu, et une petite trace c&amp;apos;est une chose qu&amp;apos;on trouve et qu&amp;apos;on ne sait pas lire.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Reyna retourna dans la cour. Il était dix heures, le soleil était au-dessus du mur du voisin. Elle remplit de nouveau les bidons, parce que la femme avait bu dans l&amp;apos;un d&amp;apos;eux, et les compta à voix haute, un deux trois jusqu&amp;apos;à onze. Dans le plastique du bidon le plus proche de la tinaja l&amp;apos;eau tremblait encore du poids qu&amp;apos;elle y avait versé, un cercle qui s&amp;apos;élargissait jusqu&amp;apos;au bord et revenait. Reyna resta à le regarder jusqu&amp;apos;à ce que l&amp;apos;eau soit de nouveau immobile.&lt;/p&gt;</content>
    <author><name>Everyday Endless</name></author>
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    <title type="text">Everyday 057 — Mettre le couvert pour trois</title>
    <link href="https://everydayendless.com/057/fr"/>
    <published>2026-05-18T00:00:00.000Z</published>
    <updated>2026-05-18T00:00:00.000Z</updated>
    <summary type="text">La mère dormait dans la petite chambre, celle qui donnait sur la cour, où l&apos;après-midi entrait une lumière que Wijdan avait appris à mesurer au fil des années comme on mesure le souffle de quelqu&apos;un…</summary>
    <content type="html">&lt;p&gt;La mère dormait dans la petite chambre, celle qui donnait sur la cour, où l&amp;apos;après-midi entrait une lumière que Wijdan avait appris à mesurer au fil des années comme on mesure le souffle de quelqu&amp;apos;un de malade, c&amp;apos;est-à-dire sans le regarder mais en restant dans la pièce d&amp;apos;à côté, sachant à la façon dont la maison tenait immobile si le souffle était là ; la maison tenait immobile, maintenant, de la bonne façon. Dans la cuisine, le buffet avait un battant qui ne fermait pas, d&amp;apos;avant la naissance de Wijdan, un battant que le père avait toujours dit qu&amp;apos;il réparerait, que personne n&amp;apos;avait réparé, si bien que dans le buffet la poussière entrait fine et se déposait sur tout ce qui ne servait pas ; presque rien, dans cette maison, ne servait comme avant. La radio était posée sur une étagère trop haute, et pour l&amp;apos;allumer Wijdan montait sur un tabouret chaque matin, parce que la radio était la façon dont le Yémen entrait dans la maison, et depuis onze ans le Yémen qui entrait dans la maison était une liste de noms lus par un speaker avec la même voix, les noms des vivants mêlés aux noms des autres, parce que la radio ne sait pas, quand elle lit, quel nom est lequel.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Ce matin-là la radio avait dit qu&amp;apos;à Amman, après quatorze semaines de négociations, les parties avaient signé pour la libération de mille six cents détenus, l&amp;apos;échange le plus grand en onze ans de guerre ; et peu après, non pas de la radio mais d&amp;apos;un cousin passé parler à voix basse sur le seuil pour ne pas réveiller la mère, était arrivée la nouvelle que le nom de Saleh, peut-être, figurait sur la liste. Peut-être, parce que la liste n&amp;apos;était pas confirmée, parce que les listes en onze ans s&amp;apos;étaient gonflées et dégonflées, et Wijdan avait vu la mère se lever trois fois avec un nom dans la bouche et trois fois se rasseoir ; elle savait, avec la précision de ce qu&amp;apos;on connaît appris sur le corps d&amp;apos;une autre personne, combien pèse une espérance qui tombe sur quelqu&amp;apos;un qui n&amp;apos;a plus que quelques jours. La mère n&amp;apos;avait plus que quelques jours. Le médecin ne l&amp;apos;avait pas dit avec ces mots-là, il avait dit d&amp;apos;autres mots, mais Wijdan les avait traduits, comme elle traduisait tout, en ce qui était possible et en ce qui ne l&amp;apos;était pas.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Saleh avait été pris à vingt-deux ans, à un barrage, pour une raison que la famille n&amp;apos;avait jamais su nommer avec exactitude ; et cela, l&amp;apos;impossibilité de nommer la raison, avait été au fil des années la chose la plus difficile, plus que l&amp;apos;absence de nouvelles, parce que sans une raison on ne peut même pas construire la phrase par laquelle on s&amp;apos;explique un malheur. La mère, qui lui mettait un couvert, était la seule qui n&amp;apos;avait jamais demandé la raison, comme si mettre le couvert était sa phrase à elle, la phrase qui n&amp;apos;a pas besoin d&amp;apos;un pourquoi : la place à table tenue contre toute liste, contre toute radio. Pendant trois ans elle avait continué à le nommer, en posant l&amp;apos;assiette ; puis elle avait cessé de le nommer, jamais de la poser. Wijdan, qui depuis onze ans traduisait, qui était la traductrice de la maison, celle qui prenait les mots du médecin, de la radio, des cousins, des voisins, et les réduisait chacun à un geste possible, savait qu&amp;apos;il n&amp;apos;existait qu&amp;apos;une seule façon dont cette assiette, ce soir-là, pouvait revenir sur la table sans devenir un mensonge ni une blessure : y revenir sans une voix pour l&amp;apos;annoncer, comme une question laissée à la mère.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;On frappa. Wijdan ouvrit et sur le seuil se tenait la voisine, avec le visage de celle qui porte une belle chose et a hâte de la poser, et elle dit le nom de Saleh, dit qu&amp;apos;elle l&amp;apos;avait entendu à la radio de l&amp;apos;après-midi, et fit un pas pour entrer, parce qu&amp;apos;une nouvelle pareille on la porte à l&amp;apos;intérieur, on la met dans les mains de la mère. Wijdan resta sur le seuil. Ne s&amp;apos;écarta pas. Dit que la mère se reposait, qu&amp;apos;elle passerait elle-même plus tard, que merci ; elle le dit avec la voix posée dont dans cette maison on fermait les portes sans les claquer, et la voisine s&amp;apos;arrêta, et repartit. Wijdan ferma. Puis elle alla au buffet, ouvrit le battant qui ne fermait pas, et prit l&amp;apos;assiette de Saleh, qui était là depuis onze ans au même endroit, avec un cercle de poussière sur le bord.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Elle mit trois couverts. Posa l&amp;apos;assiette de la mère, la sienne, l&amp;apos;assiette de Saleh ; et avec un torchon essuya la poussière sur le bord de la troisième assiette, un cercle fin qui s&amp;apos;en alla d&amp;apos;un seul geste et laissa la céramique telle que Wijdan ne l&amp;apos;avait pas vue depuis des années. Elle n&amp;apos;alla pas réveiller la mère. Elle ne lui dirait rien, ni que le nom était là, parce qu&amp;apos;il n&amp;apos;était pas confirmé, ni que le nom n&amp;apos;était pas là, parce qu&amp;apos;il y était peut-être. Elle laisserait la mère, en se levant, entrer dans la cuisine, voir la table, compter les assiettes, et demander ; alors la question serait celle de la mère, et la mère aurait, jusqu&amp;apos;à la réponse, ses jours.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;La porte de la petite chambre restait fermée. Sur la table, pendant ce temps, il y avait trois assiettes, et la troisième n&amp;apos;avait plus de poussière sur le bord.&lt;/p&gt;</content>
    <author><name>Everyday Endless</name></author>
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    <title type="text">Everyday 056 — Au moins tu seras utile</title>
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    <published>2026-05-17T00:00:00.000Z</published>
    <updated>2026-05-17T00:00:00.000Z</updated>
    <summary type="text">La pièce, qui était une seule pièce et donnait sur la cour intérieure où à cette heure le soleil frappait le béton de sorte que le béton renvoyait la chaleur vers le haut, vers les fenêtres, vers…</summary>
    <content type="html">&lt;p&gt;La pièce, qui était une seule pièce et donnait sur la cour intérieure où à cette heure le soleil frappait le béton de sorte que le béton renvoyait la chaleur vers le haut, vers les fenêtres, vers l&amp;apos;intérieur, contenait le travail de Sunita disposé en trois piles : les pièces encore à finir, les pièces en cours, les pièces finies ; et les pièces finies se trouvaient sous un linge humide, parce que Sunita les gardait comme on garde quelque chose qui doit se reposer, même si une chemise finie n&amp;apos;a pas besoin de se reposer, pas plus que n&amp;apos;en a besoin celle qui l&amp;apos;a finie.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Les ciseaux de finition étaient petits, à broder. Sunita avait enveloppé l&amp;apos;un des deux anneaux d&amp;apos;une bande de tissu, parce que le métal, avec la chaleur de ces jours-là, brûlait à le tenir. Quarante-sept degrés, avaient-ils dit. Peut-être quarante-huit.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Le travail de Sunita consistait à enlever : chaque chemise qui sortait de la grande usine arrivait dans sa pièce avec les fils en excès, les fils que la machine laisse à chaque couture, et le métier, le sien, le seul que ses mains connussent, était de passer chaque chemise, trouver chaque fil, le couper ras sans entamer le tissu ; et on payait à la pièce, pas à l&amp;apos;heure ; ce qui signifie que la chaleur, qui à un salaire à l&amp;apos;heure aurait été un poids partagé entre tous, à un salaire à la pièce était tout à elle, déversée entière sur ses mains, lesquelles à quarante-huit degrés se mouvaient plus lentement ; et plus lentement elles se mouvaient, moins de pièces finissaient sous le linge humide, moins de pièces sous le linge humide voulait dire moins de roupies quand à cinq heures le thekedar passait compter.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Le thekedar comptait les pièces et payait les pièces ; de la chaleur il disait, quand il en disait, que ce n&amp;apos;était pas son problème, et en cela il avait sa raison, parce que le thekedar à son tour livrait à quelqu&amp;apos;un qui comptait lui, et ainsi le long d&amp;apos;une chaîne au bout de laquelle se trouvait une chemise dans un magasin avec une étiquette, et sur cette étiquette la chaleur de Delhi n&amp;apos;était pas écrite.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Ce jour-là les écoles étaient fermées. On les avait fermées pour la chaleur, dans toute la ville, et ainsi Roshni, qui avait dix ans, était à la maison ; et une petite fille de dix ans dans une seule pièce, avec sa mère qui travaille contre une heure qui approche, ne reste pas longtemps une petite fille qui regarde. À un moment Roshni avait pris la deuxième paire de ciseaux, celle sans le tissu autour de l&amp;apos;anneau, s&amp;apos;était assise près de la pile des pièces à finir, avait commencé.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Sunita comptait les pièces à voix basse, en marathi, comme comptait sa mère ; et compter en marathi les pièces était une chose qui lui venait d&amp;apos;elle-même, d&amp;apos;avant, de quand les ciseaux de finition n&amp;apos;étaient pas les siens mais ceux que sa mère lui avait mis en main dans une autre pièce, dans une autre ville, au même âge qu&amp;apos;avait maintenant Roshni, dix ans, les mêmes doigts, le même geste de couper ras sans entamer ; et la phrase que sa mère avait dite alors, en lui mettant les ciseaux en main, n&amp;apos;avait pas été une phrase mauvaise, avait été une phrase pratique, avait été : comme ça au moins tu apprends, comme ça au moins tu sers.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Sunita comptait, et s&amp;apos;arrêta sur le nombre.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Elle s&amp;apos;arrêta parce que le nombre qu&amp;apos;elle était en train de compter comprenait les pièces que Roshni avait finies. Elles étaient dans la bonne pile. Elles étaient bien faites. Roshni avait appris en regardant, comme on apprend tout dans une seule pièce.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Sunita posa ses ciseaux. Elle alla vers Roshni. Elle ne lui dit rien de ce qu&amp;apos;on dit. Elle lui ouvrit les doigts, un par un, lui ôta des mains la deuxième paire de ciseaux, celle sans le tissu, celle qui brûlait ; et les pièces que Roshni avait finies, elle les remit dans la pile de celles encore à faire.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;À cinq heures le thekedar passa. Il compta les pièces sous le linge humide. Elles étaient moins que le nombre convenu, bien moins, parce que les mains de Sunita, seules, à quarante-huit degrés, n&amp;apos;avaient pas fait le nombre, et les pièces de Roshni étaient retournées parmi celles à faire. Le thekedar paya ce qu&amp;apos;il y avait à payer pour les pièces qu&amp;apos;il y avait. Il dit que le lendemain, si le nombre ne revenait pas, le travail il le donnerait à une autre maison. Puis il s&amp;apos;en alla avec son compte.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Sunita remit les petits ciseaux, ceux avec l&amp;apos;anneau enveloppé, sous le linge humide, près des pièces qui se reposaient et qui n&amp;apos;avaient pas besoin de se reposer.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Roshni regardait.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;La radio de la cour, allumée dans une autre pièce, donnait les nouvelles du soir ; et parmi les nouvelles du soir il y avait que la chaleur ne baisserait pas, que les quarante-huit degrés tenaient, que les écoles de la ville restaient fermées le lendemain aussi. Le lendemain aussi. Et le lendemain le nombre serait de nouveau loin, Roshni de nouveau à la maison, les ciseaux de nouveau deux.&lt;/p&gt;</content>
    <author><name>Everyday Endless</name></author>
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    <title type="text">Everyday 055 — Allonger</title>
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    <published>2026-05-16T00:00:00.000Z</published>
    <updated>2026-05-16T00:00:00.000Z</updated>
    <summary type="text">La maison était à moi et aux hommes qui y dormaient, et les hommes changeaient, et en douze ans il en était passé tellement que j&apos;avais arrêté de les compter, et ce qui restait pareil c&apos;étaient les…</summary>
    <content type="html">&lt;p&gt;La maison était à moi et aux hommes qui y dormaient, et les hommes changeaient, et en douze ans il en était passé tellement que j&amp;apos;avais arrêté de les compter, et ce qui restait pareil c&amp;apos;étaient les six chambres à l&amp;apos;étage et la cuisine en bas, et l&amp;apos;escalier sur le devant, et l&amp;apos;escalier en fer sur l&amp;apos;arrière qui donnait sur la ruelle. Les hommes travaillaient. Ils sortaient tôt et rentraient fatigués, et les visages parfois je ne les voyais pas pendant des jours, mais les chaussures oui, les chaussures ils les laissaient sur le palier, et moi les hommes je les connaissais par leurs chaussures plus que par leurs visages, et le soir je savais qui était rentré en regardant le palier. Tomás était chez moi depuis neuf ans. C&amp;apos;était celui qui était là depuis le plus longtemps, et il me réparait le robinet et le gond et le volet quand il descendait mal, et sa veste de travail était accrochée au porte-manteau de l&amp;apos;entrée, en bas, là où il la laissait en entrant, et là où moi je la voyais chaque fois que je montais ou descendais l&amp;apos;escalier.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Ce matin-là c&amp;apos;était un matin comme les autres, et c&amp;apos;est ça que je n&amp;apos;arrive pas à m&amp;apos;ôter, que c&amp;apos;était un matin comme les autres. J&amp;apos;avais allumé la radio de la cuisine, bas, comme je fais toujours, parce que la maison quand elle est vide et silencieuse ça ne me plaît pas, et à l&amp;apos;étage les hommes prenaient leur petit-déjeuner avant le tour, et on entendait l&amp;apos;eau dans les tuyaux et une chaise qu&amp;apos;on pousse et les pas, et sur le palier il y avait les chaussures de ceux qui n&amp;apos;étaient pas encore sortis, et moi je les comptais des yeux sans même m&amp;apos;en rendre compte, parce que je le faisais depuis douze ans. Puis ils ont frappé.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;On ne frappe pas comme frappe quelqu&amp;apos;un qui cherche une chambre. On frappe d&amp;apos;une autre façon, et cette façon tu la reconnais la première fois que tu l&amp;apos;entends, même si tu ne l&amp;apos;as jamais entendue. Je suis allée à la porte, et dans le couloir j&amp;apos;ai dépassé le porte-manteau avec la veste de Tomás accrochée en bas, comme tous les matins, et j&amp;apos;ai ouvert la porte juste ce qu&amp;apos;il fallait, et sur le seuil il y avait deux hommes, et l&amp;apos;un tenait une feuille, et la feuille était une liste de noms, et il me l&amp;apos;a approchée pour que je la lise, et il m&amp;apos;a demandé quelles chambres étaient occupées et par qui. Moi c&amp;apos;est toute une vie que je me mêle de mes affaires. C&amp;apos;est la chose que je sais faire le mieux. Pendant douze ans j&amp;apos;avais loué des chambres à des hommes dont je ne demandais rien, et ne pas savoir c&amp;apos;était mon métier, et c&amp;apos;était commode, et c&amp;apos;était aussi une façon de les respecter.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Et alors j&amp;apos;ai fait la seule chose que je sais faire quand je ne sais pas quoi faire, qui est parler. J&amp;apos;ai commencé à parler. J&amp;apos;ai dit que la maison était vieille, que je l&amp;apos;avais prise en deux mille treize, que les chambres étaient six mais qu&amp;apos;une avait l&amp;apos;humidité et que je ne la louais pas, et que le monsieur à qui j&amp;apos;avais loué cette chambre avant avait laissé une dette de deux mois, et j&amp;apos;ai raconté la dette, les chiffres, tout, et j&amp;apos;ai demandé si eux par hasard savaient comment on fait pour récupérer une dette pareille, et pendant ce temps je tenais la porte avec la main, ni ouverte ni fermée, et la veste de Tomás était là à un pas de moi, en bas à droite, et moi je parlais, et je reprenais les phrases depuis le début comme je fais quand je suis dans l&amp;apos;embarras, et l&amp;apos;embarras ce matin-là je n&amp;apos;avais pas eu à l&amp;apos;inventer. Je parlais pour eux deux, sur le seuil. Mais je parlais aussi pour ceux d&amp;apos;en haut. Parce qu&amp;apos;en haut, je le savais, il y avait l&amp;apos;escalier en fer sur l&amp;apos;arrière, et une voix dans une vieille maison passe les murs, et si je parlais assez fort et assez longtemps, en haut ils auraient compris une seule chose : qu&amp;apos;à la porte il y avait quelqu&amp;apos;un, et que ce n&amp;apos;était pas le moment des chaussures sur le palier. Je n&amp;apos;ai pas menti. Je n&amp;apos;ai pas dit un faux nom. J&amp;apos;ai seulement allongé, et allonger ce n&amp;apos;est pas mentir, et je me le suis répété pendant que j&amp;apos;allongeais.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Quand je les ai fait entrer, en haut c&amp;apos;était déjà autre chose. Ils sont montés, ils ont ouvert les chambres une par une, et les chambres étaient presque toutes vides, avec les lits encore chauds, et une fenêtre sur l&amp;apos;arrière ouverte, et l&amp;apos;escalier en fer qui à le toucher tremblait encore un peu. Sur le palier les chaussures n&amp;apos;étaient plus là. Les hommes les avaient emportées à la main en descendant, pour ne pas faire de bruit, et cette chose, les hommes qui descendent un escalier en fer en tenant leurs chaussures à la main pour ne pas faire de bruit dans ma maison, c&amp;apos;est une chose qui ne me sort plus de la tête. Tomás était descendu avec les autres. J&amp;apos;ai eu le temps de le voir depuis la fenêtre de la cuisine, au fond de la ruelle, qui marchait vite et ne courait pas, parce que courir, il m&amp;apos;avait dit une fois, c&amp;apos;est la chose qui vous fait remarquer.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Sa veste de travail était restée au porte-manteau de l&amp;apos;entrée. En bas. Là où il la laissait. Elle est là encore maintenant, et je ne l&amp;apos;ai pas déplacée, et chaque matin je descends l&amp;apos;escalier et je la vois, en bas à droite, et chaque matin pendant une seconde c&amp;apos;est comme si Tomás était rentré et s&amp;apos;apprêtait à me réparer le volet, et puis non, et le volet continue à descendre mal, et moi la veste je ne la déplace pas.&lt;/p&gt;</content>
    <author><name>Everyday Endless</name></author>
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    <title type="text">Everyday 054 — Jamais revenues</title>
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    <published>2026-05-15T00:00:00.000Z</published>
    <updated>2026-05-15T00:00:00.000Z</updated>
    <summary type="text">La chercheuse arriva à Uvira en mars. Elle venait pour le rapport. Le rapport sortirait en mai. En mars c&apos;était encore une chose à faire, et la chose à faire était celle-ci : parler aux gens, un par…</summary>
    <content type="html">&lt;p&gt;La chercheuse arriva à Uvira en mars. Elle venait pour le rapport. Le rapport sortirait en mai. En mars c&amp;apos;était encore une chose à faire, et la chose à faire était celle-ci : parler aux gens, un par un, et écrire ce qu&amp;apos;ils disaient.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;La femme la reçut chez elle, dans la pièce de devant, celle avec la porte sur la rue. La porte était en bois, avec un loquet de fer qu&amp;apos;on tirait de l&amp;apos;intérieur. La chercheuse s&amp;apos;assit à la table. Elle ouvrit un carnet. Elle posa le carnet sur la table et un stylo à côté du carnet. Elle dit que la femme pouvait s&amp;apos;arrêter quand elle voulait. Elle dit qu&amp;apos;elle pouvait ne pas répondre à une question et passer à la suivante.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;La femme proposa à boire. La chercheuse accepta. C&amp;apos;était le début, et le début devait se faire dans cet ordre.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Puis la chercheuse commença par les dates. Les dates étaient fixes, elle les avait déjà d&amp;apos;autres entretiens. Les forces du M23 et les soldats rwandais étaient entrés à Uvira le dix décembre. Ils étaient restés jusqu&amp;apos;au dix-sept janvier. Trente-huit jours. Durant ces jours, dans le quartier de la femme, les combattants étaient passés de maison en maison. Ils frappaient. Ils demandaient les hommes et les garçons. Ils disaient qu&amp;apos;ils cherchaient ceux qui avaient des liens avec les milices qui étaient du côté du gouvernement.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;La chercheuse expliqua comment fonctionnait le rapport. Il ferait vingt-trois pages. Derrière les vingt-trois pages il y avait cent vingt entretiens, et celui de la femme était l&amp;apos;un des cent vingt. Le rapport compterait trois choses : les personnes exécutées, les femmes violées, les personnes emmenées. Pour chacune des trois choses il y aurait un nombre.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;La chercheuse avait une méthode, et la méthode était toujours la même. D&amp;apos;abord les faits larges, ceux qui ne changent pas : les dates de l&amp;apos;occupation, les unités, les noms des commandements. Puis les faits du quartier : qui était passé dans quelle rue, quel jour. Puis, seulement à la fin, les faits de la maison. On allait du large au resserré, de la ville à la pièce, et on arrivait à la porte en dernier. La femme reconnut cette méthode sans l&amp;apos;avoir apprise. Elle la comprit à l&amp;apos;ordre des questions.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Puis la chercheuse demanda à la femme de raconter sa nuit. Chacun avait une nuit. La nuit de la femme avait été entre le six et le sept janvier.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;La femme raconta par objets. Elle dit qu&amp;apos;à cette heure-là la radio était allumée, à volume bas, sur une fréquence qui ne donnait que de la musique. Elle dit que son mari s&amp;apos;était levé du lit. Elle dit qu&amp;apos;à la porte on avait frappé trois fois. Trois coups, une pause, et puis plus rien. Le mari était allé à la porte pieds nus. Il avait tiré le loquet lui-même. Cela la femme le dit avec précision : le loquet, c&amp;apos;était lui qui l&amp;apos;avait tiré, de l&amp;apos;intérieur, de sa main. Puis elle raconta la rue, le bruit du moteur, l&amp;apos;heure qu&amp;apos;elle avait lue sur une horloge. Elle raconta tout ce qui était autour. Elle laissa vide le centre.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;La chercheuse écrivait. Elle écrivait vite. Elle ne sautait rien. À un moment elle s&amp;apos;arrêta. Elle dit que pour le rapport elle avait besoin d&amp;apos;une chose. Elle avait besoin du nom de l&amp;apos;homme et de la date. Sans le nom, dit-elle, l&amp;apos;homme restait à l&amp;apos;intérieur d&amp;apos;un nombre. Le nombre, pour les personnes emmenées et jamais revenues, était douze. Chaque nom écrit dans le rapport ôtait un homme du nombre, le plaçait parmi les personnes avec un nom.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;La femme ne répondit pas tout de suite.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Depuis janvier la femme cuisinait pour un et demi. Pas pour deux, parce que le mari n&amp;apos;était pas à table. Pas pour un, parce que dire un était une chose qu&amp;apos;elle n&amp;apos;avait jamais faite. C&amp;apos;était une quantité qui ne fermait pas la porte. Tant qu&amp;apos;elle cuisinait pour un et demi, le mari était un homme qui pouvait encore rentrer la nuit et frapper. Elle aurait compté les coups. Elle les aurait reconnus.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Dire le nom au rapport était autre chose. Le nom dans le rapport se trouvait sur la ligne des douze personnes emmenées et jamais revenues. Jamais revenues étaient deux mots déjà écrits, et le nom allait en dessous.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;La chercheuse attendait. Le stylo était immobile sur le carnet. Elle n&amp;apos;insistait pas. Elle attendait seulement, le stylo immobile, et c&amp;apos;était sa façon de demander. Elle avait fait cent dix-neuf entretiens avant celui-ci. Elle savait que le nom arrive ou n&amp;apos;arrive pas, et que pousser ne sert à rien.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;La femme dit le nom de son mari. Elle le dit entier, le prénom et les deux noms. Puis elle dit la date : la nuit entre le six et le sept janvier.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;La chercheuse écrivit le nom. Elle écrivit la date. Elle relut à voix basse ce qu&amp;apos;elle avait écrit, pour que la femme confirme, et la femme confirma. La chercheuse ferma le carnet.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Puis elle se leva. La femme l&amp;apos;accompagna à la porte. Elle tira le loquet, le même loquet, et ouvrit la porte. Dehors c&amp;apos;était mars, c&amp;apos;était l&amp;apos;après-midi, il y avait la pleine lumière de la rue. La femme resta sur le seuil jusqu&amp;apos;à ce que la chercheuse soit arrivée au bout de la rue. Puis elle rentra. La porte, cet après-midi-là, elle la laissa ouverte.&lt;/p&gt;</content>
    <author><name>Everyday Endless</name></author>
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    <title type="text">Everyday 053 — Mariama</title>
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    <published>2026-05-14T00:00:00.000Z</published>
    <updated>2026-05-14T00:00:00.000Z</updated>
    <summary type="text">J&apos;ai quarante-sept ans. Je travaille à Lampedusa depuis quatre ans. Avant Lampedusa j&apos;étais à Catane, en chirurgie générale, et à Catane, un matin de novembre, j&apos;ai eu une attaque de panique en salle…</summary>
    <content type="html">&lt;p&gt;J&amp;apos;ai quarante-sept ans. Je travaille à Lampedusa depuis quatre ans. Avant Lampedusa j&amp;apos;étais à Catane, en chirurgie générale, et à Catane, un matin de novembre, j&amp;apos;ai eu une attaque de panique en salle d&amp;apos;opération alors que j&amp;apos;allais serrer une pince hémostatique, et après ce jour-là j&amp;apos;ai demandé ma mutation et on me l&amp;apos;a accordée.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;À Lampedusa je pensais que la mer donnerait la paix. Je pensais qu&amp;apos;au moins la mer on la connaît, on la voit, on sait ce qu&amp;apos;elle fait. En quatre ans j&amp;apos;ai compté des cadavres quatorze fois. Aujourd&amp;apos;hui c&amp;apos;était la quinzième.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Il était treize heures quarante. La vedette garde-côtes CP trois cent vingt-deux avait accroché l&amp;apos;embarcation à trois heures du matin, à quatre-vingt-cinq milles de Lampedusa, en zone SAR libyenne. Pendant dix heures elle avait tenu le cap vers le port sous une pluie battante, et quand ils l&amp;apos;ont rentré la radio de la CP trois cent vingt-deux a dit seulement : « Dix-huit morts confirmés, cinq survivants. Hypothermie. » Je suis montée dans l&amp;apos;ambulance vide et j&amp;apos;ai attendu au quai Favarolo avec Vincenzo qui est le médecin légiste de l&amp;apos;île et qui a soixante ans et une chemise grise.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;J&amp;apos;ai compté. Numéro un, homme, cinquantaine. Numéro deux, homme, trentaine. Numéro trois, femme enceinte. Numéro quatre, enfant. Numéro cinq, enfant. Numéro six, enfant. Je me suis arrêtée. Vincenzo m&amp;apos;a regardée. J&amp;apos;ai repris. Numéro sept homme. Numéro huit femme. Numéro neuf homme. Numéro dix femme. Numéro onze homme. Numéro douze femme trentaine, robe rouge à fleurs blanches, blessure à la tempe, cheveux tressés. Numéro treize homme. Et ainsi de suite jusqu&amp;apos;au dix-huit, un garçon maigre avec des baskets blanches encore lacées.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Les cinq survivants on les a posés sur l&amp;apos;autre bâche, à quatre mètres des dix-huit. Trois adultes affaiblis aux pieds gonflés et aux yeux enfoncés, une femme en état critique avec une entaille à la cuisse qui saignait lentement, et un enfant en arrêt respiratoire, qui semblait avoir dix ans et qu&amp;apos;on avait sorti en dernier parce qu&amp;apos;il était sous deux corps adultes, et quand Andrea, le commandant de la vedette, l&amp;apos;avait soulevé du fond de l&amp;apos;embarcation, sous son dos il y avait deux écouteurs cassés, une bouteille d&amp;apos;eau vide, une carte d&amp;apos;identité sans photo. Le médiateur de Frontex était un Sénégalais de Saint-Louis qui parle wolof, et quand il a regardé l&amp;apos;enfant puis le numéro douze il a dit à Vincenzo : « Même robe, en petit. Sous les chaussures de l&amp;apos;enfant il y a un tissu rouge à fleurs blanches. » Mère et fils.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Vincenzo s&amp;apos;est approché de moi. Il avait le formulaire du médecin légiste à la main, et dix-huit lignes pré-imprimées, et un stylo à bille, et les yeux un peu rouges, mais pas à cause du soleil. Il m&amp;apos;a dit : « Carmela, c&amp;apos;est toi qui décides. Moi j&amp;apos;ai déjà le formulaire à signer pour les dix-huit. »&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Vincenzo est quelqu&amp;apos;un de juste. Vincenzo me donnait l&amp;apos;enfant.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Je le regarde. La peau est cendrée mais chaude. Le thorax se soulève de quelques millimètres, toutes les quatre secondes. La saturation du saturomètre est soixante-deux, soixante et un, soixante. Je peux l&amp;apos;intuber ici, sur la bâche du quai Favarolo, à côté du numéro douze qui est sa mère, et qui n&amp;apos;a toujours pas de nom. Je peux le charger dans l&amp;apos;ambulance, douze minutes jusqu&amp;apos;au centre médical de l&amp;apos;île, oxygène mobile, un peu d&amp;apos;espoir.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Mes mains ouvrent la boîte d&amp;apos;intubation avant que ma tête ait fini de penser. J&amp;apos;ouvre le tube. Tube numéro cinq, calibre pour un enfant de dix ans. La lame du laryngoscope est déjà montée. Vincenzo dit doucement : « Oui. » Je ne le regarde pas. Je m&amp;apos;accroupis. J&amp;apos;incline la tête de l&amp;apos;enfant. J&amp;apos;ouvre la bouche. J&amp;apos;insère la lame. Je vois les cordes vocales au deuxième essai, j&amp;apos;enfonce le tube, je gonfle le ballonnet. Je connecte l&amp;apos;Ambu. La saturation remonte à soixante-douze, à soixante-dix-huit, à quatre-vingt-quatre. Vincenzo dit doucement : « Bien. »&lt;/p&gt;&lt;p&gt;L&amp;apos;ambulance est prête. L&amp;apos;enfant est chargé sur le brancard, en coma induit, intubé, avec un autre infirmier à côté. Le conducteur, Sandro, a le moteur allumé.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Je reste sur la bâche. Mes mains tremblent. Je compte mes respirations. Je le faisais déjà avant, même à Catane, même après les bonnes salles d&amp;apos;opération. J&amp;apos;arrive à quarante-neuf. Je me lève. Je vais vers la vedette garde-côtes CP trois cent vingt-deux, en traversant les dix-huit bâches étendues parallèles. Le commandant de la vedette est Andrea, il a trente ans, des mains de pêcheur. Je lui demande : « Numéro douze, femme trentaine, robe rouge. Vous avez un nom ? »&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Andrea consulte son carnet. Il dit : « On ne l&amp;apos;a pas. Quelqu&amp;apos;un a dit : Mariama. Je ne sais pas si c&amp;apos;est elle. Ils étaient soixante-dix-sept à bord. »&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Mariama.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Je reviens à la bâche de l&amp;apos;enfant. La bâche est vide, l&amp;apos;enfant est dans l&amp;apos;ambulance arrêtée à dix mètres. Mais son tee-shirt est resté sur la bâche, un tee-shirt jaune avec un chien dessiné au crayon. Je prends un marqueur indélébile dans ma poche, je vais jusqu&amp;apos;à l&amp;apos;ambulance, je fais signe à Sandro d&amp;apos;attendre encore un moment, je monte, je découvre le poignet gauche de l&amp;apos;enfant, et j&amp;apos;écris : Mariama. Sept lettres. Le R est un peu penché.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Sandro me regarde. Il dit : « Vous êtes sûre ? » Je dis : « Sûre. » Je descends. L&amp;apos;ambulance part à quatorze heures douze.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Je retourne au quai. Vincenzo est en train de signer le formulaire des dix-huit lignes. Il ne me regarde pas. Puis il regarde. Il hoche la tête.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;La vedette garde-côtes CP trois cent vingt-deux quitte le port à dix-huit heures trente pour un autre signalement, six milles au sud. Sur le quai restent les dix-huit bâches, les haillons, la boîte d&amp;apos;intubation ouverte. Sur le poignet gauche d&amp;apos;un enfant qui est maintenant au centre médical de l&amp;apos;île j&amp;apos;ai laissé sept lettres au marqueur.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Mariama. Le R penché.&lt;/p&gt;</content>
    <author><name>Everyday Endless</name></author>
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    <title type="text">Everyday 052 — Vingt-trois</title>
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    <published>2026-05-13T00:00:00.000Z</published>
    <updated>2026-05-13T00:00:00.000Z</updated>
    <summary type="text">Mei Lin traverse la cour de l&apos;école primaire numéro sept de Guandu à six heures quarante du matin après avoir compté les cent quarante-deux pas du parking à l&apos;entrée, cent quarante-deux parce qu&apos;elle…</summary>
    <content type="html">&lt;p&gt;Mei Lin traverse la cour de l&amp;apos;école primaire numéro sept de Guandu à six heures quarante du matin après avoir compté les cent quarante-deux pas du parking à l&amp;apos;entrée, cent quarante-deux parce qu&amp;apos;elle les avait comptés au téléphone la veille, quand l&amp;apos;employée du bureau de sécurité du district de Liuyang lui avait dit que son père était le numéro vingt-trois et que la reconnaissance aurait lieu le matin du cinq mai dans l&amp;apos;école réquisitionnée ; parce que compter était sa façon de tenir à distance les choses qui demandaient autre chose, comme lorsqu&amp;apos;elle mesurait la distance entre son bureau à Shanghai et la fenêtre de l&amp;apos;open space (huit mètres quarante) ou lorsqu&amp;apos;elle comptait les jours depuis le dernier appel à son père (deux cent quarante-six, calculés avec le calendrier lunaire ouvert sur la table du salon), et lorsque son père, la dernière fois, lors de la visite de mars, lui avait tendu la sandale gauche en plastique bleu et lui avait demandé de recoller la semelle parce qu&amp;apos;elle s&amp;apos;était décollée, et Mei Lin l&amp;apos;avait recollée deux fois de suite avec la colle forte qu&amp;apos;on utilise pour les sols, en lui disant « ça te tient jusqu&amp;apos;en juin, après tu en achètes une neuve », et son père avait répondu : « colle-la bien, je dois tenir jusqu&amp;apos;en juin. »&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Le fonctionnaire local du bureau vient à sa rencontre dans la cour, il a cinquante-trois ans, un carnet bleu à la main, et un badge cousu sur la chemise qui indique son nom de famille : Wang. Wang la guide vers une rangée de sacs noirs posés sur des tables d&amp;apos;écolier alignées le long du mur est de la cour ; chaque sac porte une étiquette en carton attachée à la poignée avec une ficelle blanche, et Mei Lin remarque aussitôt, tout en marchant et en comptant les sacs (un deux trois quatre cinq six sept huit neuf dix onze douze treize quatorze quinze seize dix-sept dix-huit dix-neuf vingt vingt-et-un vingt-deux), que certaines étiquettes portent un nom écrit et d&amp;apos;autres seulement un numéro ; le sac numéro vingt-trois est le premier de la deuxième rangée et porte une étiquette qui dit seulement : 23. Wang explique, tandis qu&amp;apos;il soulève la fermeture éclair du sac d&amp;apos;un geste lent qu&amp;apos;elle interprète comme professionnellement compatissant : « Pour les vingt-trois dont le document a été retrouvé près du corps, nous avons le nom. Pour les autres, reconnaissance familiale ; signature sur le formulaire, et le dossier est clos. Le transfert au funérarium du comté incombe aux familles : le directeur de Huasheng a été placé en détention, l&amp;apos;entreprise est suspendue. » Il ajoute : « L&amp;apos;entreprise avait été mise à l&amp;apos;amende en janvier : quinze mille yuan pour deux infractions dans l&amp;apos;atelier quatre, ils mélangeaient des agents réducteurs et oxydants dans le même laboratoire. » Il dit cela comme une concession, comme si le fait justifiait la procédure.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;La sandale émerge du sac ouvert : la sandale bleue gauche avec la semelle recollée deux fois. Mei Lin se penche, non pour la reconnaître (reconnaître est un verbe qui présuppose un doute, et elle n&amp;apos;a aucun doute), mais pour vérifier si la droite aussi est dans le sac. Wang la regarde. Mei Lin demande : « Et la droite ? » Wang secoue la tête : « On ne l&amp;apos;a pas trouvée. » Dans son dos, de l&amp;apos;autre côté de la cour, l&amp;apos;employée qui gère la file des reconnaissances appelle le numéro suivant : « Vingt-quatre. » Une vieille femme se détache du groupe en attente et marche vers un sac de la troisième rangée. Mei Lin entend ses chaussures sur le gravier.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Alors Mei Lin se tourne vers Wang et dit : je voudrais que vous écriviez le nom de mon père sur l&amp;apos;étiquette ; au-dessus du numéro, avant la signature. Wang la regarde deux secondes sans répondre, puis consulte le carnet bleu comme s&amp;apos;il cherchait une page précise, bien que Mei Lin comprenne qu&amp;apos;il ne cherche rien (il prend du temps, un temps procédural, parce que la demande n&amp;apos;est pas prévue par le formulaire, qui comporte un champ « numéro » et un champ « signature du membre de la famille » et un champ « pièce d&amp;apos;identité du membre de la famille » mais pas de champ « nom du défunt au-dessus du numéro ») ; le manuel de remplissage n&amp;apos;interdit pas la chose, il ne la prévoit simplement pas. L&amp;apos;employée de la file appelle : « Vingt-cinq. » Un homme se détache du groupe. Wang dit : « C&amp;apos;est bon. » Il sort un stylo à bille, un Parker bleu avec le capuchon doré qui lui semble incongru dans cette cour, et écrit en caractères soignés au-dessus du chiffre 23 les trois caractères du nom : 刘建华. Liu Jianhua. Puis il lui tend le formulaire. L&amp;apos;employée appelle : « Vingt-six. » Une autre vieille femme marche vers un sac. Mei Lin signe. La calligraphie de la signature est de quelqu&amp;apos;un qui compte les traits des caractères avant de les écrire, onze traits pour le nom de famille, sept traits pour le deuxième caractère du prénom, huit traits pour le troisième ; Mei Lin compte toujours.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Wang ferme le sac. Deux assistants le portent jusqu&amp;apos;à la camionnette louée par le cousin de Mei Lin à Liuyang pour le transport : une vieille Wuling Hongguang avec la benne couverte d&amp;apos;une bâche verte. Le sac occupe la banquette arrière. Mei Lin monte devant. Sur le siège passager, à côté du sac à l&amp;apos;arrière, elle pose quelque chose qu&amp;apos;elle a tenu à la main depuis qu&amp;apos;elle a quitté la cour : la sandale bleue gauche. Elle l&amp;apos;a retirée du sac avant que Wang le ferme, sans que personne la voie, parce que dans cette cour il n&amp;apos;y avait pas de caméras de surveillance (Mei Lin avait vérifié à l&amp;apos;entrée) et parce que Wang était déjà en train de signer son propre rapport dans le carnet bleu. Sur le tableau de bord le compteur kilométrique affiche 84 317. Le cousin n&amp;apos;est pas encore là. Mei Lin attend dix minutes.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;L&amp;apos;étiquette du sac est encore visible depuis le siège passager, attachée à la poignée avec la ficelle blanche ; sur l&amp;apos;étiquette on lit le nom (Liu Jianhua) et en dessous on lit le numéro, parce que Wang n&amp;apos;avait pas effacé le 23, il l&amp;apos;avait seulement recouvert du nom. Ils coexistent. La sandale gauche est sur le siège à côté. La droite n&amp;apos;est pas là.&lt;/p&gt;</content>
    <author><name>Everyday Endless</name></author>
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    <title type="text">Everyday 051 — Postille</title>
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    <published>2026-05-12T00:00:00.000Z</published>
    <updated>2026-05-12T00:00:00.000Z</updated>
    <summary type="text">Je me suis lavé les mains au lavabo du couloir du centre Rescue 1122 de Buner, sous le robinet à gauche de l&apos;armoire aux réactifs, et l&apos;eau qui coulait était tiède parce que le matin du onze mai deux…</summary>
    <content type="html">&lt;p&gt;Je me suis lavé les mains au lavabo du couloir du centre Rescue 1122 de Buner, sous le robinet à gauche de l&amp;apos;armoire aux réactifs, et l&amp;apos;eau qui coulait était tiède parce que le matin du onze mai deux mille vingt-six la chaudière du centre fonctionnait encore, et la poussière blanche de marbre qui m&amp;apos;était restée sous les ongles partait lentement et se mêlait au sang de Nawab qui m&amp;apos;était resté sur le poignet droit là où je lui avais maintenu la pression pendant qu&amp;apos;on le hissait sur le brancard, et il y avait aussi la sueur du maillot de corps sous la combinaison orange, et tout cela partait, et je ne pensais à rien de ce que je pensais ensuite.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Il était treize heures douze. Je revenais de la carrière de Bampokha. Cinq ouvriers extraits vivants, tous les cinq transportés au PHQ Daggar, ambulance partie à douze heures quarante. L&amp;apos;équipe était rentrée derrière moi à pied depuis le fourgon. Faryad portait la caisse du kit, Tariq portait la tronçonneuse Husqvarna, les deux autres jeunes gars nouveaux du centre bavardaient du feuilleton qu&amp;apos;ils avaient regardé la veille au soir. Moi je ne bavardais pas. J&amp;apos;allai au comptoir des formulaires.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Le formulaire INCIDENT REPORT que nous utilisons est en anglais et en ourdou, deux colonnes. J&amp;apos;avais les noms des cinq inscrits sur le carnet de ma poche latérale : Niaz Muhammad de Swat, Gul Syed d&amp;apos;Aligram, Inaam de Gagra Buner, Faryad de Buner ville, Nawab Khan de Swabi. Je reportai les cinq noms sur le formulaire, l&amp;apos;un sous l&amp;apos;autre, avec le stylo bleu du bureau, et sur la ligne « Outcome » j&amp;apos;écrivis « Rescue successful, 5/5 alive transported to PHQ Daggar ». Je signai. On m&amp;apos;appelle Aziz et c&amp;apos;est mon nom.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;J&amp;apos;allai à la cuisine. Le riz était prêt depuis une demi-heure, le dal était tiède, Faryad avait mis le couvert pour cinq mais les deux jeunes gars nouveaux mangèrent dehors dans la cour. Je m&amp;apos;assis à la grande table. Tariq dit « bon travail chef » et j&amp;apos;acquiesçai. Je téléphonai à ma femme Salma. Je lui dis seulement que j&amp;apos;étais rentré et que je ferais une sieste avant le service de l&amp;apos;après-midi. Salma me demanda si j&amp;apos;avais mangé, je lui dis oui alors que je commençais à manger. Elle raccrocha.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Le téléphone de la centrale sonna à treize heures quarante-six. C&amp;apos;était le PHQ Daggar. La voix était celle du docteur Imran, je le connais depuis quatre ans. Il me dit « Aziz bhai, le patient Nawab Khan, lésions internes, il n&amp;apos;a pas tenu, décès à treize heures quarante-six ». Je dis « shukria ». Il me dit aussi « le père arrive de Swabi dans l&amp;apos;après-midi ». Je dis « shukria » une deuxième fois. Je raccrochai.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;J&amp;apos;allai au comptoir. Le formulaire que j&amp;apos;avais rempli était dans le registre des rapports, deuxième feuille de la chemise verte « Mai 2026 ». Je le trouvai. J&amp;apos;ouvris. La signature bleue était en bas, mes cinq lignes au-dessus. J&amp;apos;ouvris le pot à stylos. Je sortis un stylo noir Pilot à encre permanente, de ceux que nous utilisons pour les annotations parce que le bleu se confond avec la signature originale. Sous ma signature, j&amp;apos;écrivis : « Annotation — treize heures quarante-six : patient Nawab Khan décédé au PHQ Daggar pour lésions internes. Équipe a récupéré vivant. Survie reclassifiée : 4 sur 5. » En dessous, une seconde signature avec le même stylo noir.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Je refermai le registre. Je le remis sur l&amp;apos;étagère, à sa place, entre le registre d&amp;apos;avril et le cahier des services de mai.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;J&amp;apos;allai aux archives. Les archives ce sont trois étagères métalliques contre le mur de la pièce du fond, au-dessus d&amp;apos;un radiateur qu&amp;apos;en mai on n&amp;apos;allume pas. La chemise que je cherchais c&amp;apos;est « Rescue 2026 — Buner / Khyber Pakhtunkhwa », troisième rangée en partant du haut, troisième étagère en partant de la gauche. Je sortis le carbone jaune du rapport du registre neuf que je venais de refermer. J&amp;apos;ouvris la chemise. J&amp;apos;insérai la feuille par ordre chronologique, après le 7 mai (glissement de terrain mineur sur la route de Pacha Kalay, « Rescue successful 3/3 ») et avant le 12 mai qui était demain.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Pendant que je l&amp;apos;insérais je regardai les autres rapports du mois. Dix interventions en mai avant la mienne. Sept avec « Rescue successful 5/5 ». Un avec « Rescue successful 3/3 ». Un avec « Rescue successful 3/4 ». Deux avec « Rescue successful 0/2 ». Mon nouveau rapport, le onze mai, disait « Rescue successful 4/5 ». Je le plaçai à sa place numérique dans la séquence.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Je refermai la chemise. Je retournai au comptoir. Le registre des services était ouvert à ma page. Je n&amp;apos;écrivis rien. Je pensai à la file des rapports du mois que maintenant j&amp;apos;avais devant les yeux sans avoir à rouvrir la chemise : les sept cinq-sur-cinq des sauvetages propres, le trois-sur-trois du glissement de Pacha Kalay, les deux zéro-sur-deux des montagnes que nous n&amp;apos;avions pas atteintes à temps, le trois-sur-quatre de l&amp;apos;incendie du trente avril débordé en mai, et mon quatre-sur-cinq du onze. C&amp;apos;était la seule donnée du mois qui avait été corrigée a posteriori. C&amp;apos;était le premier nombre d&amp;apos;une séquence qui commençait en mai deux mille vingt-six et qui continuera jusqu&amp;apos;au jour où je cesserai de remplir les rapports. J&amp;apos;allai me reposer avant le service de l&amp;apos;après-midi.&lt;/p&gt;</content>
    <author><name>Everyday Endless</name></author>
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    <title type="text">Everyday 050 — On enregistre</title>
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    <published>2026-05-11T00:00:00.000Z</published>
    <updated>2026-05-11T00:00:00.000Z</updated>
    <summary type="text">On enregistre. Urgences pédiatriques, hôpital régional de Kharkiv, trois heures du matin mercredi six mai deux mille vingt-six. Trois enfants arrivés à deux heures quarante. Tous trois avec blessures…</summary>
    <content type="html">&lt;p&gt;On enregistre. Urgences pédiatriques, hôpital régional de Kharkiv, trois heures du matin mercredi six mai deux mille vingt-six. Trois enfants arrivés à deux heures quarante. Tous trois avec blessures par éclats, drone Shahed, explosion rue Saltivska au sixième étage d&amp;apos;un immeuble de huit, quartier résidentiel. L&amp;apos;infirmière au poste de triage s&amp;apos;appelle Olha, quarante-sept ans, dix-huit heures de service, une tasse de thé froid à côté du moniteur.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;On enregistre que le médecin de garde, le docteur Petrenko, est en salle depuis deux heures vingt avec une femme enceinte, accouchement en urgence, décollement placentaire, code rouge obstétrique. La salle deux est occupée jusqu&amp;apos;à date indéterminée. La salle un est libre. L&amp;apos;autre infirmière, Ivanna, est en haut en pédiatrie au quatrième étage, elle prépare les trois lits.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;On enregistre que les trois enfants sont dans trois lits parallèles, séparés par des rideaux en plastique transparent.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Lit A. Fillette, trois ans, nom inscrit sur le dossier en caractères cyrilliques, Polina. Peau pâle, yeux ouverts, ne crie pas, abdomen tiré vers le haut, moniteur affiche fréquence cardiaque quatre-vingt-huit. Olha le voit.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Lit B. Garçon, sept ans, nom Sasha. Chemise de nuit bleu clair, plaie ouverte sur la cuisse droite, éclat métallique visible, compression faite par les parents pendant le trajet. Il tient dans la main une télécommande en plastique noir, de celles pour les petites voitures jouets à infrarouge, avec deux flèches et une molette. La fréquence cardiaque est cent quarante-deux. Il compense.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Lit C. Garçon, cinq ans, nom Maksym. Épaule droite, éclat, crie à intervalles réguliers. Fréquence cardiaque cent trente. Il compense.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Olha sait que celui qui crie compense. Sait que celui qui ne crie pas ne compense pas. La fillette de trois ans est la donnée la plus grave. La fillette de trois ans est celle qui devrait entrer en premier. Elle le sait par les mains avant que par la tête.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;On enregistre que le protocole de l&amp;apos;hôpital dit que le triage opérationnel, la décision de qui entre en premier en salle, est prise par le médecin. L&amp;apos;infirmière stabilise, positionne, surveille. L&amp;apos;infirmière ne décide pas qui.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Olha regarde le téléphone au poste. La lumière du téléphone est éteinte. Le docteur Petrenko ne répondra pas dans les dix prochaines minutes. Peut-être vingt. La femme enceinte en salle deux est en hémorragie.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Elle s&amp;apos;approche du lit B. Sasha tient la télécommande avec ses deux mains, les jointures blanches, le bout des doigts jaunâtre. Les yeux sont fixés au plafond, pas sur la cuisse. L&amp;apos;enfant joue encore. Il joue avec une télécommande sans la petite voiture. Il joue pour ne pas regarder la jambe.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;« Sasha. » Olha parle doucement, en ukrainien. « Tu dois me donner la télécommande. Maintenant on doit faire la radiographie. On ne peut pas avec des choses en métal sur soi. »&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Sasha ne la lâche pas. Ne parle pas. Olha se penche. Pose une main sur les siennes. Sa main est grande, celles de Sasha sont petites. Elle dégage un doigt. Puis un autre. La télécommande tombe sur le drap. Sasha ouvre la main. Continue de regarder le plafond.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Olha prend la télécommande. La regarde un instant. Plastique noir, les flèches, la molette. La pose sur le chariot à côté du lit. Se tourne vers le lit A.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;On enregistre que le bouton rouge d&amp;apos;appel-médecin, au moniteur de Polina, est pressé par Olha à trois heures quatorze minutes et secondes non enregistrées. On enregistre que le brancardier de service, Andriy, arrive au lit A à trois heures quatorze et quarante. On enregistre qu&amp;apos;Olha lui dit, voix ferme, sigle opérationnel, « emmène-la en salle un. Maintenant. Obstruction abdominale, suspectée. J&amp;apos;avise docteur Petrenko par interphone. »&lt;/p&gt;&lt;p&gt;On enregistre qu&amp;apos;Andriy regarde Olha une demi-seconde. Puis débloque le frein du lit de Polina. Le pousse vers le couloir. La porte de la salle un s&amp;apos;ouvre. Se ferme.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;On enregistre qu&amp;apos;à trois heures dix-huit Polina entre en salle. À trois heures vingt le docteur Petrenko, l&amp;apos;accouchement terminé, rejoint la salle un. Ouvre le dossier. Regarde l&amp;apos;abdomen de Polina. Confirme le diagnostic d&amp;apos;Olha. Commence.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;On enregistre qu&amp;apos;à trois heures vingt-deux Olha retourne au lit B. Sasha est toujours là. La cuisse continue de saigner. Olha reprend la télécommande du chariot, la tourne entre ses doigts. Se penche sur l&amp;apos;enfant. « Je t&amp;apos;ai laissé sans, Sasha. »&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Sasha regarde le plafond.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;« Sasha, tu m&amp;apos;entends ? »&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Sasha ne parle pas. Sasha ne répond pas. Sasha ne regarde pas Olha.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Olha lui met la télécommande sous la main droite, doucement, les doigts relâchés sur le drap. La main de Sasha ne se serre pas. Olha attend. Compte jusqu&amp;apos;à cinq dans sa tête, puis jusqu&amp;apos;à dix. La main de Sasha ne se serre pas sur la télécommande.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Olha retire la sienne. Va au lit C, vers Maksym qui a cessé de crier et maintenant pleure doucement. Presse le bouton d&amp;apos;appel pour le deuxième brancardier. Soulève la perfusion.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;On enregistre qu&amp;apos;à trois heures vingt-huit le docteur Petrenko sort de la salle un. Polina est stable. Sasha entre en salle à trois heures trente. Quand le brancardier le soulève du lit, la télécommande reste sur le drap, à côté du pli blanc qu&amp;apos;a laissé le corps.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Olha la prend. La met dans la poche de sa blouse. Va au lavabo. Se lave les mains. On enregistre qu&amp;apos;elle les lave pendant quarante-cinq secondes, comptées. On enregistre qu&amp;apos;après elle ne les sèche pas tout de suite.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;On enregistre que le père de Sasha arrive à trois heures cinquante. On enregistre qu&amp;apos;Olha lui donnera la télécommande à quatre heures dix.&lt;/p&gt;</content>
    <author><name>Everyday Endless</name></author>
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    <title type="text">Everyday 049 — Asphalte</title>
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    <published>2026-05-10T00:00:00.000Z</published>
    <updated>2026-05-10T00:00:00.000Z</updated>
    <summary type="text">La moto est renversée sur l&apos;asphalte. La roue avant tourne encore. Le père est allongé à six mètres de la fillette. La fillette est assise sur l&apos;asphalte. Le drone ne se voit pas. Il s&apos;entend. Le…</summary>
    <content type="html">&lt;p&gt;La moto est renversée sur l&amp;apos;asphalte. La roue avant tourne encore. Le père est allongé à six mètres de la fillette. La fillette est assise sur l&amp;apos;asphalte. Le drone ne se voit pas. Il s&amp;apos;entend.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Le drone s&amp;apos;appelle Heron. Il est à quatre cents mètres d&amp;apos;altitude. La première frappe est arrivée il y a sept secondes.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;La fillette a douze ans. Elle s&amp;apos;appelle Salam. Elle se touche la tête. Sous les cheveux il y a quelque chose d&amp;apos;humide. Elle regarde sa paume. La paume est rouge.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;L&amp;apos;asphalte est chaud. Il est midi. C&amp;apos;est samedi 9 mai. La route est celle qui mène au marché de Nabatieh. Salam la fait le matin avec son père.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Le père s&amp;apos;appelle Yusuf. Il est syrien, de Daraa. Il vit à Nabatieh depuis 2022. Il travaille comme maçon.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Yusuf dit « arrête ».&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Le drone vrombît. Il s&amp;apos;approche. Il s&amp;apos;éloigne. Il ne s&amp;apos;en va pas.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Le jean de Salam est neuf. La mère l&amp;apos;a acheté au marché du jeudi. Il était en solde. Le genou gauche est cassé, le jean est déchiré. Au-dessus du sourcil droit il y a une plaie longue de trois centimètres.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Yusuf respire. La chemise blanche se lève et s&amp;apos;abaisse.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Yusuf dit encore « arrête ». La voix est basse.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Salam regarde son père. Le drone est encore là.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;À Nabatieh, aujourd&amp;apos;hui, le drone a frappé aussi sur une route de Bedias. Là un homme est mort. Treize sont blessés. Six sont des enfants. Deux sont des femmes.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;À Nabatieh, aujourd&amp;apos;hui, le drone frappe deux fois les motos. Trois fois si les motos s&amp;apos;arrêtent.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Le père se tait.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Salam pose la main droite sur l&amp;apos;asphalte. L&amp;apos;asphalte lui brûle la paume. Elle se tire avec le coude. Elle déplace la jambe droite. Elle se traîne d&amp;apos;un mètre.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Le vrombissement du drone ne change pas.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Salam se traîne d&amp;apos;un autre mètre.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Le père se tait.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Salam se traîne d&amp;apos;un autre mètre. Elle est à trois mètres de Yusuf.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Elle voit mieux. Yusuf a les yeux ouverts. Il regarde le ciel. Sur la chemise blanche il y a une tache rouge qui s&amp;apos;élargit.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Elle se traîne encore. Elle est à deux mètres.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Le vrombissement change. Il monte d&amp;apos;une octave. Le vrombissement est celui de la première frappe.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Yusuf dit un mot. Salam ne l&amp;apos;entend pas : le vrombissement est trop proche.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Salam tend la main. Elle touche la main de son père. La main de son père est chaude.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;La deuxième frappe arrive.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Quand elle arrive, Salam est en train de dire le nom de son père. Elle le dit une fois. Elle le dit une deuxième fois. La deuxième fois elle ne le finit pas.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Trente-deux secondes après la deuxième frappe, la troisième arrive. La troisième est celle qui opérera Salam à la tête, à l&amp;apos;abdomen, à la cuisse droite. Salam arrive à l&amp;apos;hôpital Nabih Berri de Nabatieh à douze heures dix-huit.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Yusuf est mort à la deuxième frappe. Salam mourra après l&amp;apos;opération.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Le nombre des morts, dans le sud du Liban, samedi 9 mai, à vingt-deux heures, est de trente-neuf. Yusuf en est un. Salam pas encore.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;L&amp;apos;armée israélienne a déclaré qu&amp;apos;elle vérifiait l&amp;apos;incident.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;La chemise blanche de Yusuf avait été lavée mercredi. Salam, dans l&amp;apos;après-midi du mercredi, avait aidé sa mère à l&amp;apos;étendre sur la terrasse. Le fil à linge était tendu entre le mur de la cuisine et le pilier de béton de la terrasse. La chemise avait mis deux heures à sécher. La mère avait dit à Salam de ne pas toucher la chemise tant qu&amp;apos;elle était encore mouillée, parce que le poignet blanc se salissait facilement. Salam ne l&amp;apos;avait pas touchée.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;À Nabatieh, samedi 9 mai, à douze heures dix-sept, l&amp;apos;asphalte de la route du marché était chaud comme en juin.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Trois jours avant, dans le salon, Yusuf avait vérifié le calendrier sur le mur de la cuisine et avait dit à Salam que le samedi 9 ils iraient au marché acheter les oignons et le pain. Il avait dit les oignons et le pain, dans cet ordre, parce que les oignons coûtaient plus que le pain et Yusuf préférait acheter d&amp;apos;abord ce qui coûtait le plus. C&amp;apos;était sa règle. Salam la connaissait.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;La moto était une Honda CG 125. Yusuf l&amp;apos;avait achetée d&amp;apos;occasion en 2023 à un mécanicien de Nabatieh qui s&amp;apos;appelait Hassan. Il avait payé six cent cinquante dollars américains en quatre versements. La plaque était libanaise. Yusuf n&amp;apos;avait pas le permis libanais, il avait le permis syrien. Le permis syrien, au Liban, vaut pour les déplacements urbains.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Salam, sur la moto, était assise derrière son père, les bras autour de sa taille. Les bras de Salam, sur la route du marché le 9 mai à douze heures dix-sept, avaient été autour de la taille de Yusuf jusqu&amp;apos;au moment de la première frappe.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Le marchand de fruits du marché de Nabatieh, samedi 9 mai à douze heures vingt-cinq, a vendu des oignons à une femme de Bedias. La femme a payé avec un billet de dix mille livres libanaises et a reçu deux mille cinq cents de monnaie. Le marchand de fruits n&amp;apos;a pas entendu la première frappe. Il a entendu la troisième. Il a arrêté de peser.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;L&amp;apos;armée israélienne a mené, samedi 9 mai, selon les données du ministère de la santé libanais mises à jour à vingt-deux heures le même jour, quatre-vingt-neuf frappes sur le territoire libanais. Trente-neuf victimes civiles. Dix-sept blessés graves. Six des blessés sont des enfants.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Salam, en chirurgie, à douze heures quarante-trois, dit le nom de son père. Elle le dit une fois. Elle le dit une deuxième fois. La deuxième fois elle ne le finit pas.&lt;/p&gt;</content>
    <author><name>Everyday Endless</name></author>
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    <title type="text">Everyday 048 — Les trois touches du téléphone</title>
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    <published>2026-05-09T00:00:00.000Z</published>
    <updated>2026-05-09T00:00:00.000Z</updated>
    <summary type="text">Ploy Thongsuk, vingt-neuf ans, dispatcher depuis quatre mois à la centrale Foodpanda Sukhumvit, troisième nuit de service de la semaine. Salle climatisée, néons blancs, trois rangées de bureaux, six…</summary>
    <content type="html">&lt;p&gt;Ploy Thongsuk, vingt-neuf ans, dispatcher depuis quatre mois à la centrale Foodpanda Sukhumvit, troisième nuit de service de la semaine. Salle climatisée, néons blancs, trois rangées de bureaux, six dispatchers par équipe. Devant elle, l&amp;apos;écran avec la carte de Bangkok, les petits points rouges des livreurs en course. Téléphone de service Samsung sur la table. Trois touches dédiées : combiné blanc, livreur vert, superviseur rouge. Salaire dix-huit mille baht par mois. Mère diabétique à Nakhon Pathom, père ouvrier à la retraite qui dort le jour.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Il est trois heures douze du matin. La commande 4471 est en livraison depuis dix-huit minutes. Ça devait être douze. Le point du livreur est immobile devant le campus Rangsit. Ploy appuie sur la touche verte. Le livreur ne répond pas. Elle rappelle. Pas de réponse. Elle rappelle encore. Pas de réponse. Cinq appels. Rien.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Elle ouvre le manuel de service. Page 7 : livreur ne répond pas après trois appels, contacter le client, s&amp;apos;excuser, proposer remboursement, clôturer la commande. Page 9 : en cas d&amp;apos;indice d&amp;apos;urgence, contacter le superviseur. Indice d&amp;apos;urgence n&amp;apos;est pas défini. Le manuel ne dit pas ce qu&amp;apos;est un indice. Le manuel dit seulement quoi faire s&amp;apos;il y en a un.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Ploy regarde le point du livreur. Immobile. Ça ne bouge pas. Sur la carte de Bangkok, devant le campus Rangsit, à trois heures treize du matin, un point rouge qui ne bouge pas ça peut être plein de choses. Ça peut être la batterie à plat. Ça peut être une pause. Ça peut être le livreur qui a livré sans mettre à jour. Ça peut être autre chose.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Le client, quelqu&amp;apos;un dans le quartier de Bang Phlat, écrit dans le chat : « où t&amp;apos;es ? ». Puis : « hello ? ». Puis : « ?? ». Le chat défile.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Ploy appuie sur la touche rouge. Khun Anan lui répond, le superviseur de service. La voix de quelqu&amp;apos;un qui n&amp;apos;a pas dormi depuis trois heures.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;« Livreur 4471 immobile à Rangsit depuis dix-huit minutes. Ne répond pas. J&amp;apos;envoie une équipe de vérification. »&lt;/p&gt;&lt;p&gt;« T&amp;apos;as appelé trois fois ? »&lt;/p&gt;&lt;p&gt;« Cinq. »&lt;/p&gt;&lt;p&gt;« Suis le manuel. Page 7. Remboursement au client. Clôture la commande. Ouvre un ticket livreur demain matin. »&lt;/p&gt;&lt;p&gt;« Khun Anan, c&amp;apos;est la nuit. Rangsit. Il répond pas. Je peux envoyer un autre livreur voir. »&lt;/p&gt;&lt;p&gt;« Suis le manuel. Page 7. »&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Ploy raccroche. Elle regarde le téléphone de service. La touche verte. La touche rouge. La touche blanche. Trois touches pour réduire le monde à trois réponses.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Elle ouvre le chat interne de l&amp;apos;équipe. Elle écrit à Mai, dispatcher de Lat Phrao, deux bureaux plus loin.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;« Mai. Tu peux m&amp;apos;envoyer un autre livreur à Rangsit pour vérifier ? Livreur 4471 immobile depuis dix-huit minutes. Ne répond pas. »&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Mai lit. Elle répond dix secondes après.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;« Oui. J&amp;apos;envoie le 6612. Cinq minutes. »&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Ploy appuie sur la touche blanche. Elle appelle le client de Bang Phlat.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;« Bonsoir madame. Centrale Foodpanda à l&amp;apos;appareil. Votre livreur rencontre une difficulté. Nous vous remboursons la commande. Nous vous demandons dix minutes. »&lt;/p&gt;&lt;p&gt;« Une difficulté comment ? »&lt;/p&gt;&lt;p&gt;« Il ne répond pas au téléphone. On envoie quelqu&amp;apos;un vérifier. »&lt;/p&gt;&lt;p&gt;« D&amp;apos;accord. »&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Ploy raccroche. Elle regarde l&amp;apos;écran. Le point du livreur 4471 immobile. Le point du livreur 6612 qui part de Lat Phrao. La carte de Bangkok la nuit c&amp;apos;est des points rouges qui bougent. Quand l&amp;apos;un ne bouge plus, c&amp;apos;est un point rouge immobile. C&amp;apos;est le manuel des points.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Quatre heures vingt du matin. Le livreur 6612 trouve le livreur 4471 à deux cents mètres du campus Rangsit. Sur l&amp;apos;asphalte, à côté du scooter renversé. Une BMW noire arrêtée de l&amp;apos;autre côté de la route. Le livreur 6612 appelle l&amp;apos;ambulance. Il écrit dans le chat interne : « Ambulance en route. BMW arrêtée. Étudiant assis sur le trottoir. Livreur mort. » Ploy lit. Elle n&amp;apos;écrit rien. Elle envoie la capture d&amp;apos;écran à Khun Anan.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Quatre heures cinquante. Le livreur 4471 est mort sur le coup. Ploy reçoit le message. Elle boit le thé froid posé sur sa table depuis deux heures. Elle continue son service. D&amp;apos;autres commandes. D&amp;apos;autres points.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Six heures. Fin de service. Ploy éteint l&amp;apos;écran. Elle range le téléphone de service dans l&amp;apos;armoire des dispatchers. Les trois touches redeviennent trois touches. Elle enlève son badge. Elle sort par la porte qui donne sur la cour où les livreurs garent leurs scooters. Elle voit les scooters de l&amp;apos;équipe du matin, alignés, identiques, et parmi eux il n&amp;apos;y a pas celui du 4471. La place du 4471 est vide. Le numéro de la place, 4471, est écrit à la craie sur le mur gris.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Neuf heures. Khun Anan l&amp;apos;appelle dans son bureau. Le bureau c&amp;apos;est une pièce de trois mètres sur trois, un bureau en formica, un ventilateur au plafond. Il lui dit : « T&amp;apos;as contourné la procédure. »&lt;/p&gt;&lt;p&gt;« Oui. »&lt;/p&gt;&lt;p&gt;« T&amp;apos;as envoyé un livreur sans autorisation de la supervision. »&lt;/p&gt;&lt;p&gt;« Oui. »&lt;/p&gt;&lt;p&gt;« Trois jours de suspension. Sans salaire. »&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Ploy signe la feuille de suspension. Elle écrit en dessous, de sa propre main : « J&amp;apos;ai envoyé le livreur 6612 parce que le point du livreur 4471 était immobile depuis dix-huit minutes devant le campus Rangsit et que le manuel n&amp;apos;explique pas ce qu&amp;apos;est un indice d&amp;apos;urgence. »&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Khun Anan lit la ligne. Il ne dit rien. Il met la feuille dans son tiroir. Il ouvre un autre tiroir, prend une cigarette, ne l&amp;apos;allume pas.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Ploy sort. Elle rentre chez elle en métro à onze heures. Son père dort. Elle s&amp;apos;allonge sur le lit. Elle pense que le manuel a sept pages et que la touche rouge sonne toujours quand on appuie dessus.&lt;/p&gt;</content>
    <author><name>Everyday Endless</name></author>
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    <id>https://everydayendless.com/047/fr</id>
    <title type="text">Everyday 047 — Karnoi</title>
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    <published>2026-05-08T00:00:00.000Z</published>
    <updated>2026-05-08T00:00:00.000Z</updated>
    <summary type="text">Mahmoud Suleiman conduit le Land Cruiser blanc de l&apos;ONG depuis deux mille quatorze. Le convoi part d&apos;El Fasher à onze heures le six mai. Quatre véhicules. Quinze caisses d&apos;eau, huit de nutrition…</summary>
    <content type="html">&lt;p&gt;Mahmoud Suleiman conduit le Land Cruiser blanc de l&amp;apos;ONG depuis deux mille quatorze. Le convoi part d&amp;apos;El Fasher à onze heures le six mai. Quatre véhicules. Quinze caisses d&amp;apos;eau, huit de nutrition thérapeutique, une petite en bois, marquée UNICEF en noir, avec dix flacons d&amp;apos;insuline réfrigérés. Mahmoud est au volant du premier véhicule.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Avant de partir Mahmoud vérifie l&amp;apos;huile, l&amp;apos;eau du radiateur, la pression des pneus. Il nettoie le pare-brise. Il garde le laissez-passer dans sa pochette en plastique transparent dans la poche intérieure de sa chemise. La clé du Land Cruiser a un porte-clés en plastique jaune avec une impression noire qui dit SCUOLA GUIDA UM BARU — DAL 2018. Mahmoud avait fait faire le porte-clés pour tous ses élèves. Il en restait trois. Un est dans sa poche.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Entre El Fasher et Um Baru il y a sept checkpoints. Mahmoud les compte depuis onze ans. Mellit. Tina. Mistarayy. Saraf Omra. Wadi Howar. Bir Maqsud. Karnoi. À Karnoi on tourne à droite et on entre dans Um Baru par la piste blanche.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;À Mellit Mahmoud baisse la vitre. Il montre le laissez-passer. Le soldat RSF, la trentaine, lui fait signe de passer. À Tina, idem. À Mistarayy le soldat est une femme jeune, mince. Ses mains tremblent. Elle ouvre la caisse d&amp;apos;eau, prend une bouteille, la repose dedans. Elle fait signe. À Saraf Omra le laissez-passer est contrôlé deux fois. À Wadi Howar il y a un chien attaché à une corde. À Bir Maqsud le soldat dort debout, appuyé sur son fusil. Mahmoud attend qu&amp;apos;il se réveille, montre le document. Le soldat cligne des yeux, fait signe. Quatre heures ont passé.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Karnoi, quatorze heures dix-huit.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Mahmoud s&amp;apos;arrête. Il baisse la vitre.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Le soldat du septième checkpoint a dix-huit ans. Il a l&amp;apos;uniforme avec la ceinture trop large, les baskets noires sans marque, le Kalashnikov tenu bas, l&amp;apos;oreille droite avec une petite entaille sur le cartilage.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Mahmoud le regarde.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Mahmoud le reconnaît.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;C&amp;apos;est le petit frère de Tariq Hammad. Tariq avait seize ans en deux mille dix-huit, il était venu à l&amp;apos;auto-école chez Mahmoud pendant cinq semaines. Il arrivait toujours avec son petit frère, dix ans, très maigre, l&amp;apos;oreille droite avec une petite entaille sur le cartilage — il était tombé d&amp;apos;un vélo que son père lui avait construit avec un cadre en métal trouvé à Um Baru. Le frère s&amp;apos;appelait Yousef.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Yousef a dix-huit ans maintenant.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Yousef tient le Kalashnikov bas. Il regarde Mahmoud. Il le regarde en entier. Mahmoud ne sait pas ce que Yousef regarde — le visage du moniteur d&amp;apos;auto-école, le visage du chauffeur, le visage d&amp;apos;un homme d&amp;apos;Um Baru, le visage d&amp;apos;un homme seul. Mahmoud ne dit pas son nome. Mahmoud ne demande pas des nouvelles de Tariq. Mahmoud ne demande pas des nouvelles du père, de la mère, de la maison d&amp;apos;Um Baru sous la colline de tamariniers. Mahmoud ne demande rien.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Yousef baisse les yeux. Il prend le laissez-passer. Il le regarde. Ses mains tiennent la feuille par les coins. Ses ongles sont courts et sales. Yousef rend la feuille. Il dit un mot.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Il dit : « Passe ».&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Mahmoud acquiesce. Il remonte la vitre. Il passe la première.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Le convoi passe.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Mahmoud roule sur la piste blanche. Dix-huit kilomètres de piste blanche. Les maisons d&amp;apos;Um Baru apparaissent d&amp;apos;abord — toits de tôle, clôtures de roseaux, l&amp;apos;antenne de l&amp;apos;école primaire de Fatima visible de loin. Il arrive à l&amp;apos;hôpital à seize heures quatre. Il décharge les caisses. L&amp;apos;infirmière — elle s&amp;apos;appelle Hamida, elle a quarante-huit ans, deux enfants — signe le formulaire. Elle prend la caisse marquée UNICEF. Elle la porte à l&amp;apos;intérieur. Elle compte dix flacons.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Mahmoud retourne au Land Cruiser. Le soleil est encore haut. Il s&amp;apos;assoit au volant. Il tient la clé dans la main. Sur le porte-clés il est écrit SCUOLA GUIDA UM BARU — DAL 2018. Mahmoud ne regarde pas le porte-clés. Mahmoud met la clé dans sa poche.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Il sort du Land Cruiser. Il marche vers chez lui.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Fatima est sur le pas de la porte. Elle lui demande comment s&amp;apos;est passé le voyage. Mahmoud dit que ça s&amp;apos;est bien passé. Mahmoud dit qu&amp;apos;il a livré. Mahmoud dit qu&amp;apos;il repart demain matin à El Fasher. Fatima lui tend une tasse d&amp;apos;eau. Mahmoud boit.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Fatima lui demande des nouvelles des checkpoints.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Mahmoud dit : tous normaux.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Mahmoud ne dit pas le nom de Yousef. Pas à Fatima. Pas à Hamida de l&amp;apos;hôpital, qui pourtant est d&amp;apos;Um Baru et connaissait Tariq depuis qu&amp;apos;il était enfant. Mahmoud ne le dit à personne.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Mahmoud dîne. La lune se lève tôt, en mai, au-dessus d&amp;apos;Um Baru. Mahmoud s&amp;apos;assoit sur la chaise en métal devant la porte de chez lui. Fatima est à l&amp;apos;intérieur, elle couche les enfants. Mahmoud tient la clé du Land Cruiser dans sa poche.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Il pense à Yousef. Tariq Hammad, aujourd&amp;apos;hui, a vingt-quatre ans. Le petit frère de Tariq Hammad lui a laissé passer le convoi de l&amp;apos;UNICEF à Karnoi.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Il ne sait pas si demain Yousef sera encore à Karnoi, ni si la semaine prochaine le frère de Tariq Hammad sera encore un soldat des RSF, ou un soldat de l&amp;apos;armée soudanaise, ou un mort.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Demain matin à onze heures Mahmoud repart d&amp;apos;El Fasher. Sept checkpoints. Mellit. Tina. Mistarayy. Saraf Omra. Wadi Howar. Bir Maqsud. Karnoi.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;À Karnoi quelqu&amp;apos;un contrôlera le laissez-passer. Mahmoud fera semblant de ne pas reconnaître.&lt;/p&gt;</content>
    <author><name>Everyday Endless</name></author>
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    <title type="text">Everyday 046 — La brebis</title>
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    <published>2026-05-07T00:00:00.000Z</published>
    <updated>2026-05-07T00:00:00.000Z</updated>
    <summary type="text">Wadih compte les brebis à vingt-trois heures quarante. Il y en a trente-neuf. Il devrait y en avoir quarante. Il les compte une deuxième fois. Trente-neuf. Le pâturage est au sud-est de Hasbaya, sous…</summary>
    <content type="html">&lt;p&gt;Wadih compte les brebis à vingt-trois heures quarante. Il y en a trente-neuf. Il devrait y en avoir quarante.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Il les compte une deuxième fois. Trente-neuf.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Le pâturage est au sud-est de Hasbaya, sous la colline aux pins. Le mur de pierres sèches court d&amp;apos;est en ouest sur quatre cents mètres. Les brebis se serrent contre le mur les mois froids et contre le bois les mois chauds. Mai est chaud. Les brebis sont à la lisière des pins.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Wadih a cinquante-huit ans. Il fait paître la même terre depuis mil neuf cent quatre-vingt-quatre. Le père de Wadih est mort en deux mille, soixante-seize ans, chez lui. La mère trois ans après, soixante-treize ans.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;La brebis qui manque s&amp;apos;appelle Maryam. Quatre ans. Trois agneaux. Wadih appelle Maryam toutes les vieilles femelles du troupeau. Il en a trois maintenant, trois Maryam.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Dans la maison, à quatre cents mètres au-dessus du pâturage, dort la fille de Wadih, Salwa, vingt-huit ans, mariée depuis six ans. Son mari Fares travaille dans un garage à Marjayoun, huit kilomètres au sud. Ce matin à quatre heures Salwa a téléphoné à Fares et lui a dit de ne pas rentrer. Fares a dit oui. Maintenant Fares dort sur le canapé du garage.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Wadih savait que la brebis pouvait manquer. Il le savait depuis lundi. Une vieille brebis de quatre ans avec un agneau au berceau se sépare du troupeau pour des bruits que les autres n&amp;apos;entendent pas. Wadih l&amp;apos;avait dit à Salwa dans l&amp;apos;après-midi, sous le figuier.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Wadih allume la lampe frontale. La lampe est une Petzl blanche, achetée à Beirut en deux mille vingt-deux, piles rechargeables. Il marche le long du bord du bois. Il cherche les traces.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Au sud-ouest le ciel clignote. Un éclair silencieux, bref. Puis un deuxième. Puis un troisième. Wadih compte les secondes entre l&amp;apos;éclair et le bruit. Neuf, la première fois. Huit, la deuxième. Sept, la troisième.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Les secondes se raccourcissent.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Wadih sait ce que signifie la distance qui se raccourcit. Ce ne sont pas des orages. Depuis vingt jours il ne pleut pas. Ce sont des tirs d&amp;apos;artillerie qui viennent de la zone de Marjayoun, au sud, ou de plus bas, de la frontière. La radio du village avait dit dans l&amp;apos;après-midi : six cent dix-neuf tirs hier. Wadih ne sait pas ce que sont six cent dix-neuf. Il sait ce que sont neuf secondes.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Wadih marche devant. Quatre cents mètres. Il s&amp;apos;arrête. Il pointe la lampe entre les pins.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Il y a une bête immobile derrière un buisson bas de romarin. La lumière de la lampe touche le flanc. Wadih reconnaît le dos blanc et la tache noire derrière l&amp;apos;oreille.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Maryam.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Wadih s&amp;apos;approche. La brebis ne bouge pas. Wadih se penche. Pose la main sur le flanc. Chaud.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Maryam respire. Doucement, mais elle respire.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Wadih fait tourner la lampe autour. La lumière éclaire deux choses : une tache sombre sur le sol, près de la patte arrière droite, et un objet de métal gris, long comme un doigt, planté dans la terre à un mètre de distance. L&amp;apos;objet a une languette courbée sur le côté.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Wadih reconnaît la forme. Sous-munition d&amp;apos;une bombe à fragmentation. Il en avait trouvé une en deux mille six, après l&amp;apos;autre guerre, quand le pâturage en était plein. Elle n&amp;apos;avait pas explosé. Cette fois-là il avait appelé un homme de l&amp;apos;UNIFIL.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Maintenant il n&amp;apos;y a pas d&amp;apos;UNIFIL dans les champs de Hasbaya à vingt-trois heures cinquante le cinq mai.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Wadih regarde la patte de Maryam. La tache sombre est du sang. La brebis a une plaie longue de six centimètres sur le muscle de la cuisse. La sous-munition a explosé partiellement. Maryam est vivante par hasard.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Wadih fait deux choses, dans l&amp;apos;ordre.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;D&amp;apos;abord il enlève l&amp;apos;écharpe de coton qu&amp;apos;il porte au cou. Il la plie en quatre. Il la presse sur la plaie de Maryam, en la tenant de la main gauche. La brebis tremble.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Ensuite il soulève Maryam. Quarante kilos, poids vif. Il la charge sur l&amp;apos;épaule droite. Wadih a les genoux d&amp;apos;un homme de cinquante-huit ans qui fait paître depuis quarante-deux ans. Wadih revient vers le mur de pierres sèches. Quatre cents mètres.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Il ne regarde plus le ciel. Il marche, c&amp;apos;est tout.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Au sud-ouest les éclairs continuent. Six secondes. Cinq secondes. Cinq secondes encore.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Wadih atteint le mur de pierres sèches à quatre minutes après minuit. Les autres brebis sont immobiles contre le bois, regroupées. Wadih pose Maryam sur une bâche de plastique bleue qu&amp;apos;il tient pliée dans une niche du mur.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Il lave la plaie avec l&amp;apos;eau d&amp;apos;une bouteille en plastique d&amp;apos;un litre et demi. Il désinfecte à l&amp;apos;iode. Il serre l&amp;apos;écharpe autour de la cuisse.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Maryam ouvre l&amp;apos;œil droit à la lumière du mur de pierres sèches. Le referme. Le rouvre.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Wadih s&amp;apos;assoit contre le mur. La bâche bleue est sous la brebis, les autres brebis sont derrière le mur, l&amp;apos;herbe est immobile, la lune est en haut à droite, le ciel au sud-ouest fait maintenant un quatrième éclair que Wadih ne compte plus.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Dans la maison, au-dessus du pâturage, Salwa allume la lampe du couloir. Elle sort sur le balcon. Elle voit la lumière de la lampe frontale de son père, immobile, en bas, près du mur de pierres sèches. La lampe ne bouge pas. Salwa rentre. Elle éteint la lampe du couloir. Elle reste sur le canapé du salon avec le téléphone à la main.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Maryam respire. Wadih compte les respirations. Une toutes les deux secondes et demie.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;L&amp;apos;aube de Hasbaya, en mai, est à cinq heures douze. Il reste cinq heures et huit minutes.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Wadih reste assis. La brebis respire. L&amp;apos;écharpe tient. La sous-munition, dans le pâturage à quatre cents mètres, est encore là où elle était.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Maryam ouvre l&amp;apos;œil droit. Le referme.&lt;/p&gt;</content>
    <author><name>Everyday Endless</name></author>
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    <title type="text">Everyday 045 — Le petit mot sur le frigo</title>
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    <published>2026-05-06T00:00:00.000Z</published>
    <updated>2026-05-06T00:00:00.000Z</updated>
    <summary type="text">À vingt-trois heures cinquante, Liudmyla met l&apos;eau pour le thé dans une casserole qu&apos;en mars elle avait détartrée au citron, parce qu&apos;Ivan, lors d&apos;un appel de trois minutes depuis le front, lui avait…</summary>
    <content type="html">&lt;p&gt;À vingt-trois heures cinquante, Liudmyla met l&amp;apos;eau pour le thé dans une casserole qu&amp;apos;en mars elle avait détartrée au citron, parce qu&amp;apos;Ivan, lors d&amp;apos;un appel de trois minutes depuis le front, lui avait dit que le calcaire dans les casseroles était une de ces choses que personne ne savait régler à la maison et que lui, dans la tranchée, avait appris à régler avec du citron, et Liudmyla, après avoir raccroché, était allée au cellier et avait pris le citron qu&amp;apos;elle gardait pour le thé et l&amp;apos;avait coupé en deux et avait récuré les trois casseroles l&amp;apos;une après l&amp;apos;autre, pendant que Saltivka en bas se vidait pour la énième alerte ; cette nuit la casserole est encore propre, et l&amp;apos;eau bout comme avant les appels, comme avant la guerre, comme avant Ivan. La radio annonce que le cessez-le-feu commence à minuit. Liudmyla l&amp;apos;éteint.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Elle s&amp;apos;assoit à la table de la cuisine. Devant elle : le téléphone fixe. C&amp;apos;est un Vef rouge de 1989, héritage de sa mère, qui était resté débranché vingt-deux ans dans le cellier, derrière la nappe des jours de fête, et qu&amp;apos;elle avait remis en service en mars, après qu&amp;apos;Ivan, lors d&amp;apos;un autre de ces appels brefs qui étaient désormais sa vie, lui avait dit qu&amp;apos;à Saltivka le brouillage russe coupait le signal des téléphones portables pendant des heures entières et que le fixe, même vieux, passait toujours ; le technicien était venu un samedi matin, un garçon biélorusse d&amp;apos;une trentaine d&amp;apos;années qui n&amp;apos;avait posé aucune question, avait regardé le fil de cuivre, avait nettoyé une connexion, avait dit que la ligne était toujours là, et était reparti sans demander à être payé, disant seulement que ça sonnait maintenant, et en effet ça avait sonné, une fois, le premier avril, et c&amp;apos;était un télé-achat de Minsk. Sur le frigo, fixé par un aimant en forme de pomme, il y a le bout de papier avec le numéro de portable d&amp;apos;Ivan. Elle le connaît par cœur. Elle l&amp;apos;a lu deux mille fois. Elle le lit cette nuit comme on lit les prières, non pour s&amp;apos;en souvenir, mais pour l&amp;apos;avoir sous les yeux.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;À minuit zéro seconde, elle compose le numéro.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Ça sonne. Ça sonne. Ça sonne. Liudmyla regarde sa main sur la table. Elle est immobile. La main ne tremble pas. Il y a un mois, quand le commandant l&amp;apos;avait appelée pour lui dire qu&amp;apos;Ivan avait été déplacé vers une position près de Kupiansk, la main avait tremblé. Cette nuit non. Cette nuit c&amp;apos;est la main de sa mère, les mains que sa mère posait sur la table avant de parler de choses qu&amp;apos;il ne fallait pas dire. Ça sonne. Ça sonne. Au cinquième coup, quelqu&amp;apos;un répond.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;« Oui ? »&lt;/p&gt;&lt;p&gt;C&amp;apos;est une voix de femme, jeune, qui dit « oui » en russe, pas en ukrainien. Liudmyla pendant une seconde, une seule seconde, pense avoir mal composé. Puis elle comprend que non, c&amp;apos;est quelqu&amp;apos;une du front, une camarade qui parle russe comme la moitié de Saltivka. La voix est jeune, dans les vingt ans, pas ensommeillée, pas effrayée, simplement une voix qui répond au téléphone. Liudmyla n&amp;apos;avait pas préparé quoi dire si quelqu&amp;apos;un d&amp;apos;autre répondait, parce que Liudmyla pendant trois semaines n&amp;apos;avait pas appelé. Pas par indifférence. Elle avait compris à mi-avril, un matin comme les autres en repassant une chemise qui n&amp;apos;appartenait à personne, qu&amp;apos;elle voulait savoir sans pouvoir appeler, qu&amp;apos;elle voulait le privilège d&amp;apos;être celle qui se retient, pas celle qui reçoit le coup de téléphone. Cette nuit elle a appelé, et maintenant elle se tait.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Elle raccroche. Le Vef de 1989 a un poids que Liudmyla avait oublié ; le combiné retombe sur le support avec le bruit sourd d&amp;apos;un objet qui pèse, et Liudmyla reste la paume ouverte sur le combiné, comme on reste la paume ouverte sur un front qui n&amp;apos;est plus chaud.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Le téléphone sonne.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Il sonne fort, parce que le Vef de 1989 a une sonnerie mécanique, faite de métal qui frappe sur le métal, une sonnerie qu&amp;apos;à Saltivka on n&amp;apos;avait pas entendue depuis des décennies et qui maintenant, à la première minute du cessez-le-feu, emplit la cuisine comme un coup de cloche. Liudmyla décroche au premier coup. Elle dit « oui » sans souffle.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;« Mama, c&amp;apos;était Sasha. Elle avait le téléphone à ce moment-là. Elle a vu un numéro inconnu, elle a cru que c&amp;apos;était le commandant, elle a répondu. Pardon. »&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Liudmyla ne parle pas. Elle entend le souffle d&amp;apos;Ivan, et sous le souffle d&amp;apos;Ivan le bruissement de quelque chose qui pourrait être le vent, ou un drone, ou rien. Ivan dit « Ma ? ». Elle ne parle pas. Elle pense que depuis qu&amp;apos;il lui avait parlé du citron ils ne s&amp;apos;étaient plus parlé pour des choses aussi petites. Elle pense que le cessez-le-feu n&amp;apos;était pas pour lui, c&amp;apos;était pour elle, pour lui accorder trois minutes de ligne, et que maintenant qu&amp;apos;elle les a elle ne sait qu&amp;apos;en faire. Ivan dit « Ma, t&amp;apos;es là ? ». Elle serre le combiné.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Par la fenêtre de la cuisine, au sixième étage, à l&amp;apos;est, de l&amp;apos;est vient tout, on ne voit rien. La ville est éteinte. Ivan respire. Liudmyla ne parle pas. Elle reste avec le Vef de 1989 serré contre l&amp;apos;oreille. Elle reste. Elle reste.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;« Ma, t&amp;apos;es là ? »&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Liudmyla regarde le bout de papier sur le frigo. Elle le lit pour la deux mille et unième fois.&lt;/p&gt;</content>
    <author><name>Everyday Endless</name></author>
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    <title type="text">Everyday 044 — Sesto San Giovanni, zéro heure quarante-trois</title>
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    <published>2026-05-05T00:00:00.000Z</published>
    <updated>2026-05-05T00:00:00.000Z</updated>
    <summary type="text">Il était vingt-trois heures cinquante-deux quand le train s&apos;est arrêté à Sesto San Giovanni. Le haut-parleur a dit panne technique, et dix minutes après il l&apos;a répété, et vingt minutes après plus…</summary>
    <content type="html">&lt;p&gt;Il était vingt-trois heures cinquante-deux quand le train s&amp;apos;est arrêté à Sesto San Giovanni. Le haut-parleur a dit panne technique, et dix minutes après il l&amp;apos;a répété, et vingt minutes après plus rien. J&amp;apos;étais assise près de la fenêtre, en face de moi une dame habillée en noir, à côté deux filles indiennes qui parlaient à voix basse d&amp;apos;un examen. J&amp;apos;avais fini mon service à vingt-trois heures à la piazzale Loreto, onze ans que je signe des formulaires au service des inhumations de la Mairie. Quatre arrêts de chez moi.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;J&amp;apos;avais déjà pensé la séquence. Deux minutes pour enlever les bas, huit pour la douche, dix pour m&amp;apos;étaler la crème, douze pour le lit, réveil à six heures quinze. J&amp;apos;ouvre le téléphone. Je le ferme. J&amp;apos;ouvre le téléphone. Je le ferme. La dame d&amp;apos;en face se mouche dans un mouchoir blanc, comme si elle avait pleuré il y a peu. Moi je regarde dehors, sur le quai trois il ne passe plus rien, et le panneau lumineux de la gare dit MILANO CENTRALE en orange, et l&amp;apos;orange ne change pas.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Au bout d&amp;apos;une demi-heure le conducteur reparle. « Personne sur les voies. » Personne. Le mot suspendu, posé au-dessus du wagon comme au-dessus d&amp;apos;une étagère. Personne ne souffle mot. Une des filles indiennes ferme son cahier et dit quelque chose dans sa langue que je ne comprends pas mais que je crois deviner. La dame en noir sort un autre mouchoir de son sac et recommence.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Je tire de la poche de mon manteau un sachet de bonbons à la menthe qui m&amp;apos;était resté de l&amp;apos;après-midi, je les offre. Elle en prend un. Elle me dit merci, et puis elle me dit « vous êtes jeune ». Je ne suis pas jeune. J&amp;apos;ai quarante ans. Je ne le dis pas.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Mon reflet sur la vitre me surprend quand même. J&amp;apos;ai l&amp;apos;air plus jeune que ce que je croyais être, et je me rends compte que je ne sais pas très bien ce que je croyais. Je n&amp;apos;avais pas regardé mon visage de cette façon depuis une période que je ne saurais pas dater.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Je pense à Marco, mon mari, qui à cette heure dort à plat ventre avec la main sous l&amp;apos;oreiller, et je pense qu&amp;apos;il n&amp;apos;a jamais remarqué si je rentre à minuit et demi ou à une heure vingt-deux. Je pense à Adelina, le plant de basilic sur le balcon que j&amp;apos;ai commencé à appeler par un nom parce que je n&amp;apos;ai pas d&amp;apos;enfants et que je n&amp;apos;en ai pas voulu. Je pense à mon chef de service, Riccardo, qui m&amp;apos;a dit il y a deux semaines « vous signez plus que tout le monde, madame, vous avez pensé à une promotion ? » et moi j&amp;apos;ai dit d&amp;apos;accord, et puis je n&amp;apos;ai pas fait de demande. La phrase de Riccardo me revient comme si elle avait été prononcée il y a cinq minutes. Je pense que c&amp;apos;est peut-être la première fois en onze ans que la phrase m&amp;apos;atteint vraiment.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Me revient aussi ma sœur Stefania, qui vit à Como et qui appelle le jeudi à vingt heures. Ce soir c&amp;apos;est vendredi. Stefania n&amp;apos;appelle pas le vendredi. Mon père est mort en juillet 2017 et je le vois toujours avec ma mère trois pas en arrière, et quand je lui téléphone elle me demande toujours si j&amp;apos;ai mangé, et je réponds toujours oui même quand je n&amp;apos;ai pas mangé, et elle dit bien. La pluie commence légère. Les filles indiennes ferment le cahier. L&amp;apos;une d&amp;apos;elles dit quelque chose qui me donne l&amp;apos;impression de vouloir dire on est arrivées, mais on n&amp;apos;est pas arrivées. On est à l&amp;apos;arrêt.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;À zéro heure quarante-trois j&amp;apos;enlève le doigt de l&amp;apos;horloge du téléphone. Je ne la regarde plus. Je reste immobile. Je n&amp;apos;écris à personne. Je n&amp;apos;appelle pas. Je n&amp;apos;envoie pas le message déjà prêt, « train arrêté, problème technique, j&amp;apos;arrive en retard », qui était dans les brouillons depuis vingt minutes. Je ne l&amp;apos;envoie pas.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Je me suis accordé, sans me le dire à moi-même, de ne pas me rendre compte du temps. C&amp;apos;était depuis l&amp;apos;université que je ne l&amp;apos;avais pas fait. Peut-être que je ne l&amp;apos;avais jamais fait. Mes nuits ont toujours eu une direction, même les nuits vides. Cette nuit non. Cette nuit le wagon est à l&amp;apos;arrêt, dehors la pluie commence légère, dedans nous sommes assis sept personnes qui nous regardons sans nous regarder, et personne ne nous attend sauf le sommeil, et le sommeil attend tout le monde.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;À une heure cinquante-quatre le train repart. La dame en noir me rend le sachet de bonbons, entier, elle n&amp;apos;en a pris qu&amp;apos;un seul après le premier. Je l&amp;apos;accepte. Elle regarde dehors, moi je la regarde, nous nous sourions dans le même silence. Nous ne nous disons rien. Les filles indiennes sont descendues à Greco-Pirelli, elles ont salué avec la paume ouverte contre la fenêtre, l&amp;apos;une d&amp;apos;elles a laissé un crayon sur la tablette.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;À Greco-Pirelli j&amp;apos;arrive à une heure cinquante-sept. À Centrale à une heure cinquante-neuf. Le métro est arrêté depuis une heure. Je prends un taxi. À la maison j&amp;apos;entre à deux heures vingt-huit. Marco ne s&amp;apos;est pas réveillé.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;La douche je la prends plus longue que d&amp;apos;habitude. J&amp;apos;ouvre l&amp;apos;eau et j&amp;apos;écoute son bruit. Je pense que le garçon des voies avait un nom que je lirai demain dans les journaux, et que personne n&amp;apos;a dit qui il était, et que nous sept dans le wagon avons passé trois heures de sa mort sans le savoir.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Je regarde l&amp;apos;horloge de la salle de bains. C&amp;apos;est une horloge ronde blanche avec des chiffres noirs. Pour la première fois je ne la lis pas. Je vois les aiguilles. Je ne lis pas l&amp;apos;heure. J&amp;apos;enlève la serviette. Je vais au lit.&lt;/p&gt;</content>
    <author><name>Everyday Endless</name></author>
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    <title type="text">Everyday 043 — Antioche</title>
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    <published>2026-05-04T00:00:00.000Z</published>
    <updated>2026-05-04T00:00:00.000Z</updated>
    <summary type="text">Goma, hôtel Karibu Bay, nuit du trois au quatre mai, deux heures dix. Atterrissage du Beechcraft feux éteints sur la piste privée de Goma International, gérée cette semaine-là par la société Heritage…</summary>
    <content type="html">&lt;p&gt;Goma, hôtel Karibu Bay, nuit du trois au quatre mai, deux heures dix. Atterrissage du Beechcraft feux éteints sur la piste privée de Goma International, gérée cette semaine-là par la société Heritage East, enregistrée aux Émirats. Huit hommes descendent. Lui est le quatrième. Il s&amp;apos;appelle, sur le reçu qu&amp;apos;il signera vingt minutes plus tard, Andres Pacheco Restrepo. Trente-quatre ans. Ex-sergent de l&amp;apos;armée colombienne démobilisé en 2019, deux missions au Yémen comme contractor pour une société de Dubaï avec siège social à Chypre, six mois à Kaboul, quatre à Khartoum. Posé à Goma pour la première fois de sa vie.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Le référent est un Sud-Africain aux cheveux gris avec un pli à la bouche de qui parle le portugais de Maputo. Il s&amp;apos;appelle Rian. Il ne demande jamais à être appelé Rian. Andres l&amp;apos;appellera Rian parce qu&amp;apos;il entend les autres le faire.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Chambre à l&amp;apos;entrée du Karibu Bay, deux lampes halogènes, une table en bois verni à pore ouvert, une boîte métallique grande comme un four à micro-ondes, déjà à moitié pleine de passeports. Le référent les appelle un par un. Pacheco. Lozano. Restrepo. Vargas. Quatre Colombiens. Puis les trois Péruviens et le Vénézuélien. Pacheco est le quatrième à être appelé, le premier à passer à la table.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Il s&amp;apos;approche. Le sac à dos sur l&amp;apos;épaule droite, le passeport dans la poche intérieure de la veste, un visa soudanais jamais utilisé à la page dix-sept, un visa yéménite à la quatorze, un tampon d&amp;apos;entrée en Afghanistan à la six. Le référent ouvre le passeport. S&amp;apos;arrête à la quatorze. Ne commente pas. Pacheco le remarque.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;« De quelle province colombienne, Pacheco ? »&lt;/p&gt;&lt;p&gt;« Antioquia. »&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Ce n&amp;apos;est pas vrai. Andres Pacheco Restrepo est né à Buenaventura, Valle del Cauca, côte pacifique, ville dans laquelle en aucune année d&amp;apos;aucune décennie aucune agence de recrutement n&amp;apos;a rencontré un volontaire sans se demander d&amp;apos;abord de qui il fuyait. Antioquia est la réponse qu&amp;apos;il donne toujours, parce qu&amp;apos;Antioquia est la réponse que le référent veut entendre. Antioquia c&amp;apos;est Medellín, Antioquia c&amp;apos;est la province avec le plus grand nombre d&amp;apos;ex-militaires dans le recrutement privé post-2002, Antioquia c&amp;apos;est le filtre narratif.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Le référent inscrit « Antioquia » sur la feuille A4 devant lui. Andres le regarde inscrire. Le stylo du référent est un stylo-plume à plume noire, et il fait un tout petit bruit sec à chaque lettre. Andres compte sept lettres, compte le point du i, compte le bruit quand la plume quitte le papier.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Maintenant, le geste.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Andres tend le passeport. Il le tend dos de la main en avant, pas paume. Une variation minime, un retournement du poignet, rien qu&amp;apos;un agent de frontière ne remarquerait, mais le référent n&amp;apos;est pas un agent de frontière, et il lève les yeux. Une seconde. Pacheco ne retire pas. Il laisse la main là, dos exposé, et le référent lui prend le passeport des doigts de sa propre main droite, et Pacheco sent la main se vider.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Au moment où la main se vide, il comprend.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Il comprend que chaque fois qu&amp;apos;il avait remis le passeport dans un autre pays il avait déjà été quelqu&amp;apos;un d&amp;apos;autre. À Sanaa il avait été Pacheco-pas-colombien. À Kaboul il avait été Pacheco-vétéran. À Khartoum il avait été Pacheco-bon-soldat. Chaque pays une petite mort administrative, chaque tampon une trace de quelqu&amp;apos;un qu&amp;apos;il n&amp;apos;était déjà plus quand la page se tamponnait. Cette fois il le sait au moment même. Goma sera la page dix-huit. Pacheco-Antioquia. Un autre Pacheco.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Il pense à Buenaventura. La première chose qui lui vient à l&amp;apos;esprit c&amp;apos;est la pluie de mars, ce type de pluie qui arrive en trois minutes et vide les rues du barrio Independencia, où sa mère travaille encore à soixante-deux ans dans un salon de coiffure et où son frère cadet, Andrés comme lui mais appelé Mauricio en famille pour ne pas confondre, est mort à quatorze ans en 2010 dans une rixe entre bandes. Il pense que sa mère, si elle lui téléphonait maintenant, comprendrait qu&amp;apos;il est en Afrique au numéro de l&amp;apos;indicatif, et lui dirait comme à chaque fois cuídate. Il pense que cuídate, au fond, c&amp;apos;est le mot qu&amp;apos;on dit à celui qui est déjà en train de remettre le passeport.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Le référent met le passeport dans la boîte.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Pacheco signe un reçu. Stylo Bic noir, feuille préimprimée Heritage East, montant à liquider en fin de mission. Quatre mille dollars. Virement bancaire sur compte de Bogotá avant le quinze du mois suivant. Sous la ligne de signature, une clause en anglais en caractères six points : « le soussigné déclare exercer en qualité de consultant technique en zone d&amp;apos;opérations spéciales », une formule qu&amp;apos;il a déjà lue dix fois et que dix fois il a signée sans traduire.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Il sort de la chambre.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Sur l&amp;apos;asphalte de la cour, les lumières de la piste sont éteintes, les lampes de l&amp;apos;hôtel sont allumées. Demi-lumière jaune, demi-lumière bleue. L&amp;apos;air est chaud du lac. Le lac est là, derrière le mur d&amp;apos;enceinte, on le sent plus qu&amp;apos;on ne le voit. Pacheco fait le signe de croix. Pouce sur le front, pouce sur la poitrine, sur l&amp;apos;épaule gauche, sur la droite. Il le fait toujours à l&amp;apos;atterrissage, il le fait toujours à la remise.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Il allume une cigarette.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Il pense qu&amp;apos;à Antioquia, lui, il n&amp;apos;est jamais allé.&lt;/p&gt;</content>
    <author><name>Everyday Endless</name></author>
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    <title type="text">Everyday 042 — Le pied dans la porte</title>
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    <published>2026-05-03T00:00:00.000Z</published>
    <updated>2026-05-03T00:00:00.000Z</updated>
    <summary type="text">La porte qui sépare le département de couture A du département de couture B de l&apos;usine du directeur Pham, district de Bình Tân, Hô-Chi-Minh-Ville, est une porte à double battant en métal gris clair…</summary>
    <content type="html">&lt;p&gt;La porte qui sépare le département de couture A du département de couture B de l&amp;apos;usine du directeur Pham, district de Bình Tân, Hô-Chi-Minh-Ville, est une porte à double battant en métal gris clair avec la plaque P-12B. Elle fut installée, me dit Hà Thị Linh plus tard dans la cour pendant la pause déjeuner, en mars deux mille dix-neuf, par le réparateur Quân, soixante-treize ans aujourd&amp;apos;hui, qui en calibra le ressort de rappel à trois secondes et demie au dos d&amp;apos;un bordereau de livraison de chaussures.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Le département A a la climatisation depuis mars. Le département B a six ventilateurs au plafond. La différence, à neuf heures du matin, est de sept degrés. La différence, à quatorze heures, est de neuf degrés. La différence, me dit Linh, est la raison pour laquelle la semaine dernière Một, cinquante-deux ans, rangée cinq, a eu un malaise entre la rangée trois et la rangée quatre et est tombée sur le sol en ciment. Pham ne l&amp;apos;a pas consigné. Hương l&amp;apos;a ramenée à sa machine au bout de douze minutes.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Linh a trente et un ans, elle est à l&amp;apos;usine depuis quatre, rangée quatre machine sept. Elle envoie chaque mois deux millions quatre cent mille dongs à sa famille. Un million neuf cent mille pour les frais de scolarité de son frère, vingt et un ans, en deuxième année de génie électrique à l&amp;apos;Université de Cần Thơ. Cinq cent mille à sa mère, soixante-huit ans, à Bến Tre, pour le médicament de tension.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Ce matin à cinq heures quarante-six, avant le début de l&amp;apos;équipe, le directeur Pham a arrêté le réparateur Quân dans la cour et lui a dit que demain, samedi, il devait venir vérifier le ressort de la porte P-12B parce que l&amp;apos;usure, lui a dit Pham, est anormale. Quân a dit oui. Pham est parti. Quân, me dit Linh, a regardé un instant vers le département B puis a continué vers l&amp;apos;atelier.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;À six heures quatorze, lors du premier changement de bobine de la journée, Linh ouvre la porte P-12B. Elle l&amp;apos;ouvre en grand. Le flux d&amp;apos;air froid du département A entre dans le département B avec un son sourd. Puis, entendant les pas de Hương dans le couloir central, Linh ramène la porte à une ouverture d&amp;apos;environ trente centimètres et la pose avec le pied droit sur le seuil de métal. La sandale, caoutchouc noir taille trente-six, semelle usée sous le gros orteil, se pose à moitié dans le seuil et à moitié dehors.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;À partir de ce moment, toutes les vingt-deux minutes environ, Hương passe dans le couloir. La porte reste à trente centimètres. Le pied de Linh ne bouge pas.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Bích Trâm, vingt-trois ans, rangée quatre machine huit, déplace sa Juki de quarante centimètres vers la porte. Một, celle qui était tombée la semaine dernière, déplace la sienne de trente. Hà, trente-sept ans, rangée deux, apporte une serviette de la pause café et la pose sur le sol où tombe l&amp;apos;huile de la machine la plus proche de la porte, parce que l&amp;apos;huile sur l&amp;apos;air froid devient glissante et aujourd&amp;apos;hui, me dit Linh, personne ne doit tomber.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;À neuf heures vingt-quatre, le thermomètre analogique indique trente-deux degrés dans la moitié du département près de la porte P-12B. Trente-sept degrés dans la moitié éloignée. La différence, me dit Linh, est de cinq degrés, et cinq degrés est la différence entre une chemise bien cousue et une chemise cousue comme on peut.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;À dix heures onze, la Juki de la rangée trois machine deux tombe en panne. Le pignon du pied-de-biche saute de deux dents. L&amp;apos;ouvrière de ce poste, Diệu, vingt-huit ans, traverse la porte P-12B pour demander un pied-de-biche de rechange au superviseur Khánh dans le département A. Le pied-de-biche n&amp;apos;est pas en A. Khánh appelle le réparateur Quân par radio. Quân répond depuis l&amp;apos;atelier et dit d&amp;apos;attendre huit minutes.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Pendant les quarante minutes qui suivent, la porte P-12B reste complètement ouverte. Linh n&amp;apos;enlève pas son pied. Quân traverse deux fois, à l&amp;apos;aller vers le magasin du département B pour prendre le pignon, au retour vers le département A avec le pied-de-biche. La deuxième fois, en sortant, il pose la main droite sur la poignée en acier inox un instant. La poignée, me dit Linh ensuite dans la cour, à dix heures cinquante et une est froide. Le flux d&amp;apos;air du département A l&amp;apos;a investie pendant quarante minutes.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;À dix heures cinquante et une, Diệu remet en marche la Juki. La porte revient à trente centimètres. Le pied de Linh revient sur le seuil.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Hương n&amp;apos;était pas passée dans le département B depuis neuf heures quarante-six. À onze heures trente-huit, Hương s&amp;apos;arrête devant la porte P-12B. Linh est en train de coudre l&amp;apos;ourlet d&amp;apos;une chemise blanche à manches courtes, taille M, lot 04-26-3. La machine ronronne. Le thermomètre derrière la machine sept indique trente-trois virgule deux. Linh a le maillot trempé sous les aisselles et le long de la colonne. Le pied droit est sur le seuil de métal depuis cinq heures et vingt-quatre minutes. La sandale a laissé un demi-cercle d&amp;apos;humidité sur le joint de caoutchouc de la porte.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Linh n&amp;apos;enlève pas son pied.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Trois secondes. Hương regarde le pied. Hương regarde Linh. Linh ne croise pas le regard, elle coud. Hương dit une seule chose, à voix basse, et dit «deux mille treize, vingt-deux». Puis Hương tourne et reprend sa ronde.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Linh sait ce que cela signifie. Vingt-deux était le nombre d&amp;apos;ouvrières du département B en deux mille treize, quand Hương elle-même entra à l&amp;apos;usine comme ouvrière, rangée trois, machine dix. Vingt-deux, me dit Linh ensuite dans la cour, est le nombre de femmes qui durent signer la renonciation aux trois pauses supplémentaires d&amp;apos;été pour obtenir les ventilateurs au plafond, les six ventilateurs qui aujourd&amp;apos;hui tournent au-dessus de la tête de Linh et ne suffisent pas. Hương signa la première.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;À midi trois, le directeur Pham entre par le couloir central avec la radio à la main. La radio diffuse en haut-parleur une voix d&amp;apos;homme en anglais américain, accent du sud, qui dit un chiffre puis dit «final order, no further movement», puis une pause, puis «we&amp;apos;ll see in two weeks». Pham s&amp;apos;arrête devant la porte P-12B. Pham regarde la porte ouverte. Pham regarde le pied de Linh. Pham regarde Linh. Linh coud. Pham n&amp;apos;appelle pas Hương. Pham baisse la radio et se tourne vers le département A. La voix américaine dit encore quelque chose. Pham s&amp;apos;en va.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;La porte reste ouverte.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Dix-huit heures. La sirène de fin d&amp;apos;équipe sonne. Linh enlève le pied. La porte se ferme en trois secondes et demie, comme Quân l&amp;apos;avait calibrée en mars deux mille dix-neuf. Linh se penche sur le seuil de métal pour rattacher la boucle de la sandale droite, que la pression du poste a desserrée. La boucle fait un petit déclic de laiton. Linh se redresse.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Linh sort avec les autres ouvrières du département B vers la cour. L&amp;apos;air froid, me dit Linh, reste dans le département B pendant une dizaine de minutes après la fermeture de la porte. Ensuite plus rien. Demain le réparateur Quân, qui a soixante-treize ans et une écriture minuscule au dos des bordereaux de livraison de chaussures, passe vérifier le ressort. Linh ne sait pas, me dit-elle, si Quân écrira un second calcul au dos du bordereau, ou s&amp;apos;il pliera de nouveau le bordereau dans le classeur sans rien ajouter. Quân est ami de Hương depuis deux mille dix-neuf. Quân est employé de Pham depuis deux mille dix.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Linh rentre chez elle en moto. Sa chambre est dans la ruelle quarante-huit de la rue Bình Long, à vingt-deux minutes de l&amp;apos;usine. À quatre heures du matin, une moto entre dans la ruelle et s&amp;apos;arrête deux portes plus loin. C&amp;apos;est la voisine, Châu, qui rentre de l&amp;apos;équipe de nuit à l&amp;apos;usine de chaussures Pou Yuen. Châu coupe le moteur. Linh entend la clé tourner dans la serrure.&lt;/p&gt;</content>
    <author><name>Everyday Endless</name></author>
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    <title type="text">Everyday 041 — Trois points bleus</title>
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    <published>2026-05-02T00:00:00.000Z</published>
    <updated>2026-05-02T00:00:00.000Z</updated>
    <summary type="text">Cette nuit-là je répondais à Daniel Vermeulen, père de trois enfants à Johannesburg, et Daniel venait d&apos;écrire « vous me jurez que ce n&apos;est pas une arnaque ? », et j&apos;écrivais la réponse qu&apos;on m&apos;avait…</summary>
    <content type="html">&lt;p&gt;Cette nuit-là je répondais à Daniel Vermeulen, père de trois enfants à Johannesburg, et Daniel venait d&amp;apos;écrire « vous me jurez que ce n&amp;apos;est pas une arnaque ? », et j&amp;apos;écrivais la réponse qu&amp;apos;on m&amp;apos;avait apprise le premier jour, la réponse qui disait « bien sûr, les vérifications du wallet ont déjà été faites ce matin par l&amp;apos;équipe juridique, la documentation vous parviendra par email avant 18 h heure de Johannesburg, cordialement Sara ».&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Il était deux heures quatorze de la nuit et dans la pièce il y avait cinq autres postes et trois Roumains dormaient sur des matelas dans un coin parce que c&amp;apos;était leur tour de repos, et je buvais un Yakult tiède qui était là depuis huit heures, et la pièce puait le plastique chaud et la friture que Yi-jin avait montée du septième étage à neuf heures du soir, et Yi-jin était la chef de tour et elle avait vingt-neuf ans et elle était de la province du Henan et parlait un mandarin du nord qui me semblait toujours strident, et le mandarin je l&amp;apos;avais appris au travail, parce qu&amp;apos;au Vietnam je parlais seulement le vietnamien et le français d&amp;apos;école et un anglais de tourisme, et le mandarin me l&amp;apos;avait appris en trois mois une femme de Phnom Penh qui s&amp;apos;appelait Mai et que je n&amp;apos;avais plus revue depuis.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;J&amp;apos;étais arrivée dans cet immeuble dix mois plus tôt. J&amp;apos;avais vingt-six ans. Mon père était maçon à Bắc Giang. Ma mère cousait des chemises à la maison. J&amp;apos;avais étudié deux ans d&amp;apos;administration à Hà Nội et puis je m&amp;apos;étais arrêtée parce que l&amp;apos;argent ne suffisait pas. J&amp;apos;avais trouvé l&amp;apos;annonce sur Telegram qui cherchait des filles pour un « customer service en cambodge » avec « logement inclus et mille dollars par mois », et j&amp;apos;avais pensé que mille dollars par mois au Cambodge c&amp;apos;étaient deux mois de salaire de mon père, et j&amp;apos;avais dit oui.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Le voyage avait été Hà Nội-Phnom Penh-Manille et à Manille quelqu&amp;apos;un m&amp;apos;avait pris le passeport, et j&amp;apos;avais dit « excusez-moi » en anglais et on m&amp;apos;avait répondu « zhànghào », qui était le numéro de compte, et à ce moment-là j&amp;apos;avais compris que j&amp;apos;avais signé quelque chose qui n&amp;apos;était pas ce que je croyais, et on m&amp;apos;avait emmenée en voiture à Angeles City et on m&amp;apos;avait fait monter au sixième étage de l&amp;apos;immeuble, et on m&amp;apos;avait dit que ma dette de voyage était de cinq mille dollars et que je la paierais en travaillant, et j&amp;apos;avais dit oui, parce que dire non dans cette pièce n&amp;apos;était pas une option que j&amp;apos;avais jamais envisagée.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Le cinquième étage avait des barreaux soudés aux fenêtres. Le sixième non. En février une collègue vietnamienne de Hải Phòng s&amp;apos;était jetée du sixième étage. Elle s&amp;apos;appelait Trang. Elle avait vingt-deux ans. La direction avait gardé les fenêtres du sixième fermées pendant deux semaines et puis les avait rouvertes parce que la chaleur ne se respirait plus, et personne ne s&amp;apos;était jeté plus, parce que personne n&amp;apos;était assez nouveau pour ne pas savoir ce que voulait dire se jeter du sixième étage.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Daniel Vermeulen avait quarante-sept ans et trois enfants. Il était en retraite anticipée d&amp;apos;une entreprise de logistique du port de Durban. Il avait vendu la maison de sa grand-mère deux semaines plus tôt, il me l&amp;apos;avait dit, parce qu&amp;apos;il déménageait dans une plus petite, et avec la différence il avait maintenant quarante-huit mille dollars de plus sur le compte, et il voulait les mettre dans un investissement qui lui rapporte huit pour cent par mois. Huit pour cent par mois était un chiffre qu&amp;apos;aucune banque au monde n&amp;apos;offrait, et je le savais, et Daniel peut-être le savait mais ne voulait pas le savoir.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;J&amp;apos;avais écrit la réponse. Elle disait « bien sûr, vous pouvez avoir confiance à cent pour cent », et puis toute l&amp;apos;histoire du wallet et de l&amp;apos;équipe juridique et de la documentation, et le doigt était sur la touche ENVOYER, et à ce moment-là j&amp;apos;ai entendu les pas dans le couloir et Yi-jin qui criait en mandarin du nord « BI ! BI ! », et puis le premier coup contre la porte blindée de l&amp;apos;étage.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;J&amp;apos;ai compté. J&amp;apos;avais onze secondes avant que la porte cède, peut-être. J&amp;apos;ai effacé tout le message écrit. La barre du texte était vide. J&amp;apos;ai écrit un seul mot. Fuyez. J&amp;apos;ai appuyé sur ENVOYER.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Puis j&amp;apos;ai fait une chose qu&amp;apos;on m&amp;apos;avait dit le premier jour de ne jamais faire. J&amp;apos;ai fait une capture d&amp;apos;écran de la conversation. Je l&amp;apos;ai ouverte dans la galerie. J&amp;apos;ai écrit à Daniel, depuis mon compte Sara, j&amp;apos;ai écrit : « je n&amp;apos;ai pas envoyé. Je suis Linh, j&amp;apos;ai vingt-sept ans, dites au consulat vietnamien de Manille que je suis au sixième étage de l&amp;apos;immeuble Diosdado, Angeles City, Pampanga ». J&amp;apos;ai appuyé sur ENVOYER.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;La porte a cédé au troisième coup. Les Roumains se sont cachés sous le comptoir. Yi-jin a disparu par la porte de derrière. Moi je ne me suis pas cachée. J&amp;apos;ai posé le téléphone sur le comptoir avec l&amp;apos;écran vers le haut. Les menottes étaient en plastique, couleur lavande. On m&amp;apos;a lu mes droits en anglais et en tagalog, une femme du BI avec un gilet pare-balles deux tailles trop grand, et puis on m&amp;apos;a demandé comment je m&amp;apos;appelais, et j&amp;apos;ai dit Lê Thị Linh, et la femme a hoché la tête, et a écrit mon nom sur une feuille.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Quand je suis sortie de la pièce, le téléphone était encore sur le comptoir. L&amp;apos;écran montrait la conversation de Daniel. Les trois points bleus de sa réponse pulsaient au bas de la chat. Ils pulsaient. Ils pulsaient. Puis ils ne pulsaient plus.&lt;/p&gt;</content>
    <author><name>Everyday Endless</name></author>
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    <title type="text">Everyday 040 — Bologna Soir</title>
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    <published>2026-05-01T00:00:00.000Z</published>
    <updated>2026-05-01T00:00:00.000Z</updated>
    <summary type="text">Aurora avait lu le journal au bar de la via Saragozza à midi dix le vingt-neuf avril. Elle était debout au comptoir, le café devant elle qui refroidissait. Le titre de la première page : neuf cent…</summary>
    <content type="html">&lt;p&gt;Aurora avait lu le journal au bar de la via Saragozza à midi dix le vingt-neuf avril. Elle était debout au comptoir, le café devant elle qui refroidissait. Le titre de la première page : neuf cent trente-quatre millions pour le travail. Dessous, en deux colonnes : incitations à l&amp;apos;embauche, salaire juste, durcissement contre le travail au noir numérique.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Elle a lu la première colonne. Quatre cent quatre-vingt-dix-sept millions et demi pour l&amp;apos;embauche des jeunes. Primes pour les femmes jusqu&amp;apos;à huit cents euros par mois dans le Mezzogiorno. Primes pour les chômeurs de plus de trente-cinq ans. Allègements pour les entreprises qui appliquent le salaire juste fixé par les conventions collectives.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Elle a lu la deuxième colonne. Durcissement contre le travail au noir numérique. Les plateformes devaient vérifier l&amp;apos;identité de qui livrait. Interdit de céder son compte. Sanctions aux entreprises, suspension de l&amp;apos;activité pour défaut de surveillance.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Elle a cherché sa catégorie dans les chiffres. Les chiffres étaient dans la première colonne. Dans la deuxième, il y avait des règles.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Elle a payé le café. Elle a repris les livraisons.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Huit colis l&amp;apos;après-midi. Douze le soir. Rôtisserie, sushi, un pack d&amp;apos;eau pour une dame de Sant&amp;apos;Orsola. Tout en règle. Tout sur la plateforme. Tout propre.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;La chat par contre non. La chat, c&amp;apos;était autre chose. La chat, c&amp;apos;était la raison pour laquelle Aurora avait un paquet fixe de livraisons le samedi et le dimanche, les heures dorées, celles qui faisaient la différence entre trois cent quatre-vingts euros par mois et six cent vingt. Le paquet, c&amp;apos;était Tarek qui te le donnait. Tarek était un nom.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Aurora est rentrée à vingt-trois heures quarante-sept. La via San Vitale était vide. Les rideaux des bars baissés. Le vélo électrique complètement à plat. L&amp;apos;écran indiquait trente pour cent, mais le moteur ne poussait plus depuis le Pratello.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Elle a monté les trois étages avec le vélo sur l&amp;apos;épaule, comme elle le faisait depuis huit mois. Elle a ouvert la porte. Elle l&amp;apos;a appuyé contre le porte-revues du couloir. Le vélo tenait debout de travers, le guidon contre le mur. Elle n&amp;apos;a pas allumé la grande lumière : seulement celle de la cuisine.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Le téléphone a vibré dans la poche. Elle le savait déjà. Elle le savait depuis midi.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Elle a sorti le téléphone de la poche. La chat « Bologna Sera » avait cent quatre membres. Les photos du groupe étaient des visages méconnaissables, des écritures arabes, des émoticônes, un drapeau du Sénégal, un vélo stylisé. Les numéros étaient enregistrés avec des codes : T-1, M-2, A-3. Aurora s&amp;apos;appelait B-17. Personne ne la connaissait par son nom. Tarek lui avait écrit une fois « ciao bella » et puis plus jamais, parce qu&amp;apos;il avait compris qu&amp;apos;elle répondait mal.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Tarek était un nom qu&amp;apos;on se passait. Pas une personne. Un protocole. En deux ans de Bologna Sera, Tarek avait écrit à des heures différentes, dans des styles différents, avec des fautes de frappe différentes. Aurora l&amp;apos;avait toujours soupçonné. Ce soir elle le savait.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Le téléphone d&amp;apos;Aurora était un Samsung A14 avec le verre fêlé sur l&amp;apos;angle en haut à droite. L&amp;apos;autocollant abîmé au dos était de la pizzeria de la via Mascarella qui fermait à deux heures du matin et où Aurora s&amp;apos;arrêtait parfois manger un morceau de margherita avant de rentrer chez elle. L&amp;apos;autocollant représentait une pizza avec deux yeux et une bouche. Les yeux étaient deux olives. La bouche était une ligne tordue. L&amp;apos;autocollant perdait son angle.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Aurora a ouvert les paramètres du chat. Elle a sélectionné supprimer. Elle a confirmé. La chat a disparu. Elle est allée dans les contacts. Elle a cherché T-1. Elle l&amp;apos;a ouvert. Bloqué. Supprimé.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Les mains lui tremblaient. Elles ne tremblaient pas de peur. Elles tremblaient pour le tour au Pratello, pour la montée de la via Saragozza, pour le pack d&amp;apos;eau de la dame de Sant&amp;apos;Orsola qui pesait onze kilos.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Elle s&amp;apos;apprêtait à éteindre le téléphone quand le message est arrivé. Numéro sans nom. Trois points. Puis : « Aurora, tu as supprimé. J&amp;apos;ai vu. »&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Les trois points ont recommencé. Ils se sont arrêtés. Repris. Arrêtés. Aurora les a regardés pendant douze secondes. Puis elle a posé le téléphone sur la table, face contre table.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Elle a enlevé sa veste. Elle l&amp;apos;a accrochée à la poignée de la cuisine. Elle est allée à la salle de bains. Elle s&amp;apos;est lavé les mains avec le savon de Marseille que sa mère lui avait envoyé de Lecce. Elle s&amp;apos;est essuyée. Elle est revenue à la cuisine.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Les trois points avaient disparu. Le message était encore là.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Aurora a ouvert la chat avec le nouveau numéro. Elle a écrit : je ne travaille plus pour toi.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Elle a envoyé.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Elle a bloqué le numéro. Elle a supprimé la chat. Elle a éteint le téléphone.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Elle est restée dans la cuisine avec la table en formica jaune devant elle, la chaise cassée du côté gauche, le chargeur qui pendait de la prise, et elle a compris une chose que les sœurs au collège appelaient savoir ce qu&amp;apos;on ne sait pas. Elle ne savait pas si Tarek (ou le Tarek de Tarek) avait vraiment compris. Elle savait qu&amp;apos;elle avait compris. Elle avait compris que le décret était une chose qu&amp;apos;on signait.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Elle a mangé un morceau de pain rassis avec de l&amp;apos;huile. Elle a bu de l&amp;apos;eau du robinet. Elle avait enlevé la carafe filtrante en mars parce que le filtre coûtait neuf euros et durait un mois.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Le lendemain matin elle a allumé le téléphone à six heures vingt. Aucun message. Elle est descendue. Le vélo était encore à zéro. Elle l&amp;apos;a porté sur l&amp;apos;épaule jusqu&amp;apos;à la station de recharge de Porta Mazzini. Elle a attendu que l&amp;apos;écran monte à soixante. Puis elle a pris le premier colis du matin, sur une autre plateforme, une avec un contrat, une qui payait cinq euros la livraison de moins que celle d&amp;apos;avant.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;C&amp;apos;était le premier jour du décret. Neuf cent trente-quatre millions d&amp;apos;euros à Rome. Aucun pour Aurora. Pour Aurora il y avait des règles. Les règles payaient cinq euros la livraison de moins.&lt;/p&gt;</content>
    <author><name>Everyday Endless</name></author>
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    <title type="text">Everyday 039 — Le vocal d&apos;une minute et quarante-sept secondes</title>
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    <published>2026-04-30T00:00:00.000Z</published>
    <updated>2026-04-30T00:00:00.000Z</updated>
    <summary type="text">L&apos;inhumation d&apos;Ali Ayyoub, secouriste de la Défense Civile libanaise tué le soir du vingt-huit avril à Majdal Zoun lors du second des deux raids que les Israéliens avaient lâchés sur le même bâtiment…</summary>
    <content type="html">&lt;p&gt;L&amp;apos;inhumation d&amp;apos;Ali Ayyoub, secouriste de la Défense Civile libanaise tué le soir du vingt-huit avril à Majdal Zoun lors du second des deux raids que les Israéliens avaient lâchés sur le même bâtiment à dix-huit minutes d&amp;apos;intervalle l&amp;apos;un de l&amp;apos;autre, eut lieu le lendemain au cimetière islamique de Tyr, secteur est, à dix-huit heures, avec le soleil encore haut sur la mer et le sable qui s&amp;apos;était réchauffé pendant le journée et qui le soir retient la chaleur mieux que le ciment et qui pour cette raison (m&amp;apos;a dit ensuite Hassan, frère cadet d&amp;apos;Ali) s&amp;apos;appelle dans sa famille « le repos de la terre », une expression que la mère d&amp;apos;Ali et Hassan, Souad, avait toujours utilisée aussi pour d&amp;apos;autres choses qui refroidissaient lentement, comme le pain qui vient de sortir du four ou les mains d&amp;apos;un parent qui avait depuis peu cessé de travailler aux champs.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Hassan, trente et un ans, employé du cadastre de Tyr, deuxième de trois fils, était venu au cimetière dans la Toyota Corolla grise de deux mille sept qui avait été à son père Jamil avant d&amp;apos;être à lui, une voiture que tout Tyr reconnaissait à la rayure sur l&amp;apos;aile droite et au porte-cassettes encore monté sur le tableau de bord, parce que Jamil était mort en deux mille vingt-deux et Hassan n&amp;apos;avait rien voulu changer ; et Hassan était arrivé au cimetière avec quarante minutes d&amp;apos;avance sur la cérémonie, et avait stationné devant la grille sous le figuier de la famille Daher, une famille dont Hassan ne connaissait plus personne mais que le figuier connaissait, parce qu&amp;apos;il y avait mangé ses figues fraîches en juillet pendant quinze ans de suite en allant au cimetière voir le grand-père Khaled puis la tante Rania puis deux cousins.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;La cérémonie fut brève. L&amp;apos;imam de Majdal Zoun, qui était lui aussi arrivé depuis peu parce que Majdal Zoun est à quarante minutes en voiture de Tyr et parce que l&amp;apos;imam de Majdal Zoun avait tenu un autre enterrement à quinze heures pour l&amp;apos;un des deux civils tués dans le premier des deux raids, lut la fatiha. Karim Ayyoub, frère aîné d&amp;apos;Ali et Hassan, père de Mahmoud qui a quatre ans, jeta la première poignée de terre. La seconde fut celle de Hassan. La troisième de Souad, la mère, qui à soixante-douze ans se pencha vraiment au bord de la fosse et versa la terre de la main droite sans appuyer la main gauche, et cela, m&amp;apos;a dit ensuite Hassan, fut le moment où il comprit que sa mère avait décidé qu&amp;apos;Ali serait le dernier fils qu&amp;apos;elle aurait à enterrer.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;À vingt-deux heures Hassan et Karim et Souad étaient chez Karim, où la femme de Karim, Rana, avait préparé le riz au poulet pour les invités qui étaient une vingtaine, et Mahmoud, qui a quatre ans, dormait dans la chambre des enfants depuis vingt et une heures quarante, et Hassan, qui chez Karim ne s&amp;apos;était jamais senti à l&amp;apos;aise même avant tout cela parce que la maison de Karim était pleine des bruits des enfants et Hassan à trente et un ans n&amp;apos;en avait pas, s&amp;apos;assit sur le canapé du salon et écouta Souad parler avec une voisine de choses pratiques, de qui apporterait le couscous le lendemain, de qui irait retirer le certificat de décès au bureau communal, de qui parlerait avec la Défense Civile pour les démarches.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;À vingt-trois heures quarante Hassan dit à sa mère qu&amp;apos;il devait rentrer chez lui, et la mère dit va. Hassan sortit. Il alla à la Toyota Corolla stationnée sous le figuier (le figuier était encore le même, même de nuit, même avec la lune qui à fin avril à Tyr était presque pleine). Il s&amp;apos;enferma dedans. Il monta le volume du téléphone au maximum. Il posa le téléphone sur le tableau de bord. Il ouvrit WhatsApp. Il alla sur le chat d&amp;apos;Ali. Le dernier message était un mémo vocal d&amp;apos;une minute et quarante-sept secondes envoyé le vingt-huit avril à vingt et une heures dix-huit, dix-huit minutes avant le second strike, que Hassan n&amp;apos;avait pas écouté parce qu&amp;apos;à vingt et une heures dix-huit il était debout devant le frigo en train de prendre une bouteille d&amp;apos;eau et parce qu&amp;apos;à vingt et une heures vingt-deux l&amp;apos;appel de Karim lui était parvenu lui disant Ali est à Majdal Zoun, il y a eu un strike, il entre, et Hassan avait mis le téléphone dans la poche du pantalon sans ouvrir le mémo.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Il pressa play.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;La voix d&amp;apos;Ali était la voix d&amp;apos;Ali, une voix calme et légèrement rauque à cause du tabac (Ali fumait depuis quinze ans et le cachait à sa mère avec le même scrupule avec lequel un gamin cache les cigarettes dans le tiroir), et Ali disait : « Hassan, je suis à Majdal Zoun, l&amp;apos;immeuble rue huit, le premier strike a eu lieu il y a dix minutes, il y a trois personnes encore à l&amp;apos;intérieur, dont un enfant, on m&amp;apos;a dit qu&amp;apos;il a l&amp;apos;âge de Mahmoud, il a quatre ans, il s&amp;apos;appelle Mahmoud aussi, il est curieux, on entre avec l&amp;apos;équipe de Bilal et Ahmad, tu sais qu&amp;apos;aujourd&amp;apos;hui ici on sait, et tu sais ce qu&amp;apos;on sait ici » (il employait « tu sais ce qu&amp;apos;on sait ici » pour le double tap, parce qu&amp;apos;à la Défense Civile on appelait ça comme ça, « ce qu&amp;apos;on sait ici », et quatre-vingts pour cent des opérateurs le savaient et y allaient quand même). Et puis un long silence, dans lequel on entendait les bruits de la rue et la respiration d&amp;apos;Ali qui était plus courte. Puis Ali murmura : « si je ne reviens pas dis à Souad que j&amp;apos;ai mangé le riz qu&amp;apos;elle m&amp;apos;avait préparé mardi ». Un bruit de métal se fit entendre, peut-être une porte. Le mémo vocal s&amp;apos;arrêta.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Hassan garda le téléphone sur le tableau de bord. Il resta assis les mains sur le volant et écouta le silence d&amp;apos;après. Il prit le téléphone du tableau de bord. Il l&amp;apos;éteignit. Il redémarra la voiture. Il retourna chez Karim. Mahmoud dormait encore dans la chambre des enfants.&lt;/p&gt;</content>
    <author><name>Everyday Endless</name></author>
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    <title type="text">Everyday 038 — Serrant la ceinture</title>
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    <published>2026-04-29T00:00:00.000Z</published>
    <updated>2026-04-29T00:00:00.000Z</updated>
    <summary type="text">Ce garçon-là je le connais. Il s&apos;appelle Idrissa Sawadogo, il a vingt-trois ans, il vient du village de Kongo à vingt kilomètres de Djibo, sa mère cultive le sorgho sur sept petits champs au bord de…</summary>
    <content type="html">&lt;p&gt;Ce garçon-là je le connais. Il s&amp;apos;appelle Idrissa Sawadogo, il a vingt-trois ans, il vient du village de Kongo à vingt kilomètres de Djibo, sa mère cultive le sorgho sur sept petits champs au bord de la piste qui mène au Mali. Ils l&amp;apos;ont pris en janvier deux mille vingt-quatre, un matin, avec six autres du village. Ils avaient dit que c&amp;apos;était du volontariat. Ils avaient fait signer. Idrissa avait fait sa croix, parce que écrire il ne savait pas.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Le poste de contrôle où je le trouve est à vingt-deux kilomètres de Djibo, sur la piste rouge qui coupe la savane du Soum. Un terre-plein de terre battue, un bidon de tôle troué qui fait sentinelle, un banc en mahogany où s&amp;apos;asseyent les trois VDP les plus vieux à cracher des graines de pastèque. Volontaires pour la Défense de la Patrie, c&amp;apos;est comme ça qu&amp;apos;on les appelle. Idrissa est l&amp;apos;un d&amp;apos;eux. Idrissa se tient debout à côté du bidon, le fusil en bandoulière, la bretelle réglée pour quelqu&amp;apos;un d&amp;apos;autre, parce que pour Idrissa le fusil arrive sous la ceinture et lui bat sur la cuisse quand il marche. C&amp;apos;est le quatrième tour de la semaine. C&amp;apos;est mardi.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;À la radio on entend le commandant qui parle depuis Bobo-Dioulasso. Il parle par à-coups, l&amp;apos;appareil est vieux, la pile usée s&amp;apos;use plus vite que d&amp;apos;habitude et personne n&amp;apos;a la voiture pour aller à Djibo en acheter d&amp;apos;autres. Le commandant demande qui est de service. Sory, le sergent, répond « Idrissa Sawadogo, Boukary Ouedraogo, Mahamadou Tall, et moi. » Le commandant dit quelque chose qu&amp;apos;on n&amp;apos;entend pas. Sory répète « reçu. »&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Une femme passe avec une charrette. Trente-cinq ans, peulh, vêtue de bleu indigo. Sur la charrette deux enfants. Le petit, deux ans, se tient le visage avec les mains. Le plus grand, sept ans, tient le petit par le maillot. La femme s&amp;apos;arrête devant le poste de contrôle. Mahamadou arrête la charrette du pied.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;« Où vas-tu. » « À l&amp;apos;hôpital de Djibo, le petit a la fièvre depuis trois jours, il doit voir un médecin. » « D&amp;apos;où viens-tu. » « De Tongomayel. »&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Mahamadou regarde Sory. Tongomayel est en zone rouge depuis février. Sory prend la radio, l&amp;apos;allume, fait son rapport. Le commandant à la radio dit quelque chose, puis quelque chose de plus clair, puis quelque chose qu&amp;apos;on entend : « Tiens-la. »&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Idrissa pense au sorgho. Il pense qu&amp;apos;en mai à Kongo on commence à semer. Il pense à Boukary, à son frère Boukary qu&amp;apos;ils avaient appelé lui aussi, mais Boukary avait la jambe tordue de naissance, ils l&amp;apos;avaient renvoyé, il était resté au village, c&amp;apos;était lui qui maintenant semait le sorgho pour la mère. Idrissa pense à la charrette. Idrissa pense que le petit a le même âge qu&amp;apos;avait sa sœur Aminata quand elle était morte du paludisme en deux mille neuf parce qu&amp;apos;à l&amp;apos;hôpital de Djibo ils n&amp;apos;étaient pas arrivés à temps.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;La femme comprend qu&amp;apos;on la tient. Elle descend de la charrette. Elle prend le petit dans les bras. Elle tire le plus grand par la main. Elle se met à marcher vers Djibo, laisse la charrette.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Sory crie « stop. »&lt;/p&gt;&lt;p&gt;La femme ne s&amp;apos;arrête pas.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Sory crie une deuxième fois, en français : « arrête. »&lt;/p&gt;&lt;p&gt;La femme marche plus vite.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;À la radio le commandant crie « tirez. »&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Mahamadou lève le fusil, tire. Boukary, l&amp;apos;autre Boukary, lève le fusil, tire. Sory lève le fusil, tire. La femme tombe. Le petit tombe. Le plus grand court. Ils tirent aussi sur le plus grand, ils lui tirent dans le dos, il tombe au bout de douze pas. Il reste trois corps sur la piste rouge.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Idrissa lève le fusil. Il le pointe. Le canon tremble, la crosse lui bat l&amp;apos;épaule, la bretelle large lui glisse le long du bras. Idrissa baisse le fusil. Il reste avec le fusil dans les deux mains, baissé, devant le bidon troué.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Sory le voit. Il ne dit rien.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Mahamadou et l&amp;apos;autre Boukary vont vers la charrette. Sory reste près du bidon. Il regarde Idrissa. Idrissa regarde Sory. Pendant deux secondes ils se regardent. Puis Sory se tourne, prend la radio, dit « neutralisés. Trois. »&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Le commandant à la radio dit « bon travail. »&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Trois jours après, au camp de Djibo, devant le bureau du commandant, Sory dit à Idrissa qu&amp;apos;il est muté. « Kongoussi. Tu pars demain matin, à cinq heures, le pick-up est là. »&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Kongoussi est la zone des embuscades. En mars de Kongoussi quatre garçons ne sont pas rentrés, deux étaient du village d&amp;apos;Idrissa.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Le soir, avant de partir, Idrissa va au dortoir. Il prend un crayon de charbon dans la poche du camarade de couchette. Il écrit sur le mur de chaux, avec une calligraphie de quelqu&amp;apos;un qui ne sait pas bien écrire : Idrissa Sawadogo, Soum, sorgho. Il met le point. Il pose le crayon sur la table de chevet. Il se couche.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Le matin à cinq heures il monte sur le pick-up. À Kongoussi le poste de contrôle est un terre-plein identique, avec un bidon identique, et un banc différent. Il y a trois VDP qu&amp;apos;il ne connaît pas. Ils se présentent. Idrissa se présente. Il se met debout à côté du bidon. Il enlève le fusil de l&amp;apos;épaule, le regarde, règle la bretelle. La bretelle est longue, réglée pour quelqu&amp;apos;un d&amp;apos;autre. Idrissa la règle. Il se le remet en bandoulière. Maintenant le fusil arrive à la hanche, à la bonne hauteur. La bretelle est réglée pour lui.&lt;/p&gt;</content>
    <author><name>Everyday Endless</name></author>
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    <title type="text">Everyday 037 — Jamais</title>
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    <published>2026-04-28T00:00:00.000Z</published>
    <updated>2026-04-28T00:00:00.000Z</updated>
    <summary type="text">Le dix-sept avril à quatorze heures quarante heure locale les quinze descendent du bus de l&apos;aéroport de N&apos;djili. La piste est derrière eux. Le portail du Venus Village est devant eux. C&apos;est un…</summary>
    <content type="html">&lt;p&gt;Le dix-sept avril à quatorze heures quarante heure locale les quinze descendent du bus de l&amp;apos;aéroport de N&amp;apos;djili. La piste est derrière eux. Le portail du Venus Village est devant eux. C&amp;apos;est un portail en tôle bleu ciel avec le nom de l&amp;apos;hôtel à la peinture jaune.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Ils sont partis de Houston vingt-neuf heures plus tôt. Ils sont de Colombie, Équateur, Pérou. Ils sont les premiers quinze de l&amp;apos;accord.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Le Colombien est le douzième à descendre. Il tient le sac en plastique du rapatriement dans la main droite. Le sac contient : une chemise blanche, une paire de chaussettes, une brosse à dents aux poils usés, une enveloppe scellée avec les documents.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Le directeur du Venus Village s&amp;apos;appelle Lukombo. Il se présente en français. Il distribue les clés des chambres. Les clés sont six. Les chambres sont quinze. On dort à trois.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;La chambre 207 est au premier étage. Elle a deux lits simples et un lit de camp. Un Péruvien est déjà dans le lit du fond. Un Équatorien arrive juste après le Colombien. Le Colombien prend le lit de camp.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Le visa est de sept jours. Le papier du rapatriement le dit. Lukombo le dit aussi, en français, ce que le Colombien ne comprend pas. Une femme équatorienne traduit. Sept jours à partir du dix-sept. Il expire le vingt-quatre. Après le vingt-quatre le papier ne dit rien.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Le premier jour à onze heures l&amp;apos;eau est coupée. Le Colombien est dans la salle de bains. Le robinet fait un bruit de toux puis s&amp;apos;arrête. Le Colombien descend au rez-de-chaussée avec la bouteille vide de la chambre.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Le comptoir-bar est à droite de l&amp;apos;entrée. Il y a un employé avec une chemise rouge. Le Colombien lui montre la bouteille. Il dit : agua. L&amp;apos;employé regarde. Il ne répond pas.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Une dame congolaise sur la chaise à côté du comptoir dit un mot. Elle dit : mai. Le Colombien la regarde. La dame répète : mai. Elle indique la bouteille. Le Colombien dit : mai. L&amp;apos;employé sourit. Il sort une bouteille d&amp;apos;un litre et demi du frigo du comptoir. Il la lui tend.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Le Colombien dit : mai. Il le dit encore une fois, parce que la première fois ce n&amp;apos;est pas sorti juste.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Le deuxième jour l&amp;apos;eau est coupée à neuf heures. Le Colombien descend. Il dit : mai. L&amp;apos;employé lui donne la bouteille.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Le troisième jour l&amp;apos;eau est coupée à dix heures vingt. Le Colombien descend. Il dit : mai.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Le quatrième jour l&amp;apos;eau est coupée à huit heures dix. Le Colombien est le premier à descendre. Le comptoir vient d&amp;apos;ouvrir. L&amp;apos;employé est en train de ranger les bouteilles sur l&amp;apos;étagère. Il se tourne vers le Colombien. Le Colombien dit : mai.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;L&amp;apos;employé lui donne la bouteille. Il s&amp;apos;arrête avec la main sur le goulot de la bouteille, avant de la lâcher. Il dit en français : comment vous appelez-vous. Le Colombien ne répond pas. L&amp;apos;employé change de langue. Il dit en espagnol, lentement : cómo se llama.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Le Colombien dit son nom. Il le dit en entier : prénom, premier nom, second nom.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;C&amp;apos;est la première fois qu&amp;apos;il le dit en République démocratique du Congo.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;L&amp;apos;employé dit : moi je m&amp;apos;appelle Bisengo. Bi-sen-go. Le Colombien répète : Bi-sen-go. L&amp;apos;employé sourit.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Le Colombien remonte à la chambre avec la bouteille.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Le cinquième jour l&amp;apos;eau est coupée à sept heures. Le Colombien descend avant même que le soleil arrive dans la cour. Bisengo est déjà au comptoir. La lumière jaune du comptoir est allumée. La caisse en plastique est sur l&amp;apos;étagère.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Le Colombien dit : mai. Bisengo lui donne la bouteille. Il la lui tend en entier, sans s&amp;apos;arrêter au goulot.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Lukombo entre par la porte du couloir. Il s&amp;apos;arrête à trois pas du comptoir. Il dit quelque chose à Bisengo en lingala. La phrase est brève. Bisengo répond. La réponse est encore plus brève.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Lukombo regarde le Colombien. Le Colombien tient la bouteille des deux mains. Lukombo ne lui dit rien. Il se tourne. Il sort par le couloir.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Bisengo prend un doigt de jus de mangue dans une carafe qui est derrière le comptoir. Il le verse dans un verre en plastique. Il le passe au Colombien. Il dit : para usted. Mañana también.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Le Colombien dit : gracias.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Il monte à la chambre. Il pose la bouteille sur la table de chevet. Il pose le verre de jus de mangue à côté. Il boit la moitié du jus. Il s&amp;apos;assoit sur le bord du lit de camp.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Le visa expire dans trois jours.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Le Colombien ouvre le sac en plastique. Il sort l&amp;apos;enveloppe scellée des documents. Il cherche le papier avec le numéro de téléphone de sa sœur, à Quibdó. Le papier est là. Le numéro est écrit à l&amp;apos;encre bleue. Le stylo est délavé.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Demain il descendra au comptoir avec la bouteille vide et avec l&amp;apos;enveloppe. À Bisengo il dira : mai. Puis il lui montrera le papier. Bisengo comprendra.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Quand sa sœur répondra, le Colombien lui dira qu&amp;apos;il va bien. Il lui dira que le visa finit samedi et qu&amp;apos;il ne sait pas où il ira lundi. Il lui dira qu&amp;apos;il est dans un pays qui s&amp;apos;appelle République démocratique du Congo, dans une ville qui s&amp;apos;appelle Kinshasa, même si de Kinshasa il n&amp;apos;a rien vu parce qu&amp;apos;en cinq jours il n&amp;apos;est jamais sorti du Venus Village. Il lui dira qu&amp;apos;il a appris un mot dans une langue nouvelle. Il lui dira le mot.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Mai.&lt;/p&gt;</content>
    <author><name>Everyday Endless</name></author>
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    <title type="text">Everyday 036 — Marshalltown</title>
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    <published>2026-04-27T00:00:00.000Z</published>
    <updated>2026-04-27T00:00:00.000Z</updated>
    <summary type="text">Le cousin de Linda Hauser s&apos;appelle Brian Hauser, il a trente-neuf ans, il est agent Enforcement and Removal Operations de l&apos;Immigration and Customs Enforcement dans le district de Cedar Rapids…</summary>
    <content type="html">&lt;p&gt;Le cousin de Linda Hauser s&amp;apos;appelle Brian Hauser, il a trente-neuf ans, il est agent Enforcement and Removal Operations de l&amp;apos;Immigration and Customs Enforcement dans le district de Cedar Rapids depuis neuf ans, et le mercredi neuf avril à deux heures douze de l&amp;apos;après-midi il lui a passé un coup de téléphone de trois minutes et douze secondes pendant que Linda était sur le parking du Hy-Vee avec les sacs des courses dans le coffre : tout va bien au travail, tu as remarqué de nouvelles têtes, une question posée comme si c&amp;apos;était un salut, et Linda a dit non, seulement Wally qui est rentré de congé, et Brian a ri et a dit Wally Wally, puis ils se sont salués.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Brian au Thanksgiving 2025, chez sa mère, devant la dinde, avait dit on n&amp;apos;en fait pas assez, et Linda avait acquiescé parce que Brian avait payé le premier semestre du Marshalltown Community College à la cousine la plus jeune Jenna, deux ans d&amp;apos;infirmerie avec le prêt que la cousine avait pu sauter grâce à ces trois mille six cents dollars. Brian est le cousin le plus riche de la famille.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Le six avril, à la station quatorze de la rangée B du JBS Beef Plant de Marshalltown, un homme a commencé à travailler qui s&amp;apos;appelle Esteban Mejía, il a quarante et un ans, il est arrivé à Marshalltown le dix-sept mars en Greyhound depuis McAllen, Texas, il est en situation irrégulière, il a été embauché par la société de sous-traitance qui couvre les postes vacants après la perte de travailleurs au renouvellement des permis de 2025, et il désosse la palette avec le couteau Victorinox de dix-huit centimètres, lame courbe, manche antidérapant noir, que le responsable du matériel lui a remis le premier jour avec dedans le numéro du tiroir gravé au poinçon sur la soie.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Le floor du JBS Beef Plant de Marshalltown est un parallélogramme de trente-huit mètres sur vingt-deux, huit piliers en béton armé, plafond à quatorze mètres, conduits de climatisation qui maintiennent la section désossage à quatre degrés toute l&amp;apos;année, quatre-vingt-sept postes répartis sur cinq rangées de A à E, et au-dessus de chaque station un spot LED de quarante watts qui supprime l&amp;apos;ombre parce que désosser dans l&amp;apos;ombre produit de l&amp;apos;erreur et l&amp;apos;erreur au désossage est un coût que le plan de Greeley calcule à cent dix dollars le kilo si la pièce part au rebut et à mille quatre cents dollars si l&amp;apos;OSHA arrive. Linda depuis sa station à la rangée C, position treize, voit droit devant elle la rangée B de neuf à seize, voit en raccourci la rangée A de onze à quatorze, voit debout sans incliner la tête la station quatorze de la rangée B, où la main gauche d&amp;apos;Esteban tient le muscle. La main gauche d&amp;apos;Esteban ne tremble pas. C&amp;apos;est une main qui a coupé la canne à Quetzaltenango pendant quatorze ans avant d&amp;apos;arriver à McAllen via Tapachula. La pièce qu&amp;apos;il désosse pèse neuf kilos sept cents. Esteban en fait cent vingt à l&amp;apos;heure. La moyenne du floor est cent cinq. Wally Patterson, soixante et un ans, le regarde deux fois par heure.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;À quatorze heures quarante-sept Linda ouvre son téléphone dans la poche de sa combinaison. Le téléphone est un iPhone douze, coque rouge. Elle ouvre l&amp;apos;app Messages. Elle ouvre la conversation avec Brian. La dernière chose que Brian lui avait écrite était dimanche : dimanche viens dîner. Linda n&amp;apos;avait pas répondu. Linda écrit : il y en a un à quatorze rangée B je parlerai demain. Elle touche envoyer. Le message passe de brouillon à envoyé. En dessous apparaît la coche de remis. Linda met le téléphone dans la poche. Elle reste à regarder Esteban. Esteban ne l&amp;apos;a jamais vue. Pendant deux minutes et dix-sept secondes elle regarde Esteban. Puis elle revient à la pièce devant.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;À quatorze heures cinquante Wally crie. Esteban s&amp;apos;est trompé sur une coupe. La pièce de la palette est partie sur la bande des rebuts au lieu de la coupe secondaire. Wally arrête la rangée B à quatorze pour repositionnement. Linda depuis la treize de C entend Wally dire Mejía, recommence. Linda lève la main. Linda dit à Wally à voix haute, Wally passe-la-moi, je la refais. Wally la regarde, se tourne, dit okay Hauser. La pièce d&amp;apos;Esteban est passée à Linda. Linda la reprend du tapis. La remet sur le plan. La refait. Trois minutes. La passe à la coupe secondaire. La rangée repart.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;À quatorze heures cinquante-cinq Linda regarde Esteban. Esteban la regarde. Pendant une seconde. Esteban baisse la tête. Il se remet à désosser. Sa main gauche ne tremble pas. Linda ouvre son téléphone. Ouvre Messages. La conversation avec Brian. Le message est encore là. Linda appuie longuement. Les options apparaissent. Elle touche supprimer. La demande de confirmation apparaît. Elle touche supprimer pour tous. Le message disparaît. La ligne apparaît : ce message a été supprimé. Linda met le téléphone dans la poche. Linda ne sait pas si Brian l&amp;apos;a lu avant.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;À vingt-deux heures la sirène de fin de poste sonne. Linda sort du vestiaire à vingt-deux heures onze. Elle marche vers le parking. Quatre Chevrolet Tahoe noires aux vitres teintées sont garées en fer à cheval devant la sortie du vestiaire des hommes, moteurs allumés, phares éteints. Huit agents en gilet tactique noir avec l&amp;apos;inscription POLICE ICE en jaune au dos sont immobiles en demi-cercle. Esteban Mejía sort du vestiaire des hommes à vingt-deux heures treize. Deux agents vont à sa rencontre. Ils le prennent par les bras, un chacun. Ils lui font mettre les mains derrière le dos. Ils lui passent des liens en plastique noir aux poignets. Ils l&amp;apos;accompagnent à la deuxième Tahoe. Ils le font monter à l&amp;apos;arrière. La portière se ferme. Le tout dure cinquante-huit secondes.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Linda est immobile à six mètres. Elle tient la clé de la voiture dans la main droite. Le porte-clés est un gland en métal que Jenna lui a offert à Noël. L&amp;apos;une des Tahoe démarre. Les trois autres la suivent. Le convoi tourne à droite vers la West Lincoln Way. Les feux arrière deviennent petits. Linda regarde jusqu&amp;apos;à ce qu&amp;apos;ils disparaissent. Le parking revient aux bruits du climatiseur du côté sud du bâtiment. À la station quatorze de la rangée B le couteau Victorinox est sur le plan avec le numéro du tiroir vers le haut. Linda ouvre son téléphone. Ouvre Messages. La conversation avec Brian est encore ouverte. La ligne ce message a été supprimé est en haut. Linda regarde l&amp;apos;écran. Elle ne sait pas si Brian l&amp;apos;a lu avant. Elle ne le saura jamais.&lt;/p&gt;</content>
    <author><name>Everyday Endless</name></author>
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    <title type="text">Everyday 033 — Le bouton de porte</title>
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    <published>2026-04-24T00:00:00.000Z</published>
    <updated>2026-04-24T00:00:00.000Z</updated>
    <summary type="text">Et alors j&apos;entre dans le salon et les meubles sont déjà couverts des draps que Safiya a disposés hier soir avant de partir pour Shubra, des draps blancs à lisière rouge que ma mère avait achetés au…</summary>
    <content type="html">&lt;p&gt;Et alors j&amp;apos;entre dans le salon et les meubles sont déjà couverts des draps que Safiya a disposés hier soir avant de partir pour Shubra, des draps blancs à lisière rouge que ma mère avait achetés au marché d&amp;apos;Attaba en mille neuf cent quatre-vingt-douze, et je regarde la table couverte et je me souviens que ma mère à cette même place me versait le thé noir le dimanche matin, et je regarde le canapé couvert et je me souviens que mon père lisait *Al-Ahram* assis sur ce canapé qui était alors en velours vert bouteille et qui est aujourd&amp;apos;hui dans un tissu sombre que je n&amp;apos;ai jamais compris, et je pense que lundi à huit heures arrive la pelleteuse et que je dois avoir fini vite.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Aujourd&amp;apos;hui c&amp;apos;est vendredi vingt-quatre avril. Je me le dis comme si c&amp;apos;était une date importante, et d&amp;apos;une certaine manière c&amp;apos;est une date importante : lundi à huit heures arrive la pelleteuse et je dois avoir fini avant dimanche soir. Mardi cette maison sera un tas de briques avec à l&amp;apos;intérieur un écho de mon enfance que personne n&amp;apos;entendra plus. J&amp;apos;ai soixante-quatre ans et je suis né dans cette maison, Galaa vingt-quatre, troisième étage, le six juillet mille neuf cent soixante-deux. Mon père avait acheté l&amp;apos;appartement trois ans plus tôt, en cinquante-neuf, à un marchand arménien qui émigrait au Canada ; le prix était trois cents livres égyptiennes et mon père avait mis sept ans à payer. Quand il est mort en deux mille trois il m&amp;apos;a laissé la maison et une montre de poche Tissot qui est maintenant dans la boîte à chaussures sur la table du séjour.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;La boîte. La boîte est en carton, c&amp;apos;était la boîte d&amp;apos;une paire de chaussures Bata pointure quarante-deux que j&amp;apos;avais achetées à Zamalek en quatre-vingt-quinze. À l&amp;apos;intérieur j&amp;apos;ai mis cinq objets. La montre de mon père, la Tissot avec la chaîne en cuivre qui ne fonctionne plus depuis deux mille quinze. *Tartarin de Tarascon* d&amp;apos;Alphonse Daudet, édition Flammarion, mille neuf cent trente-deux, que mon père lisait en français et que j&amp;apos;ai commencé trois fois sans le finir. *Les Misérables* tome un, même édition. *L&amp;apos;Étranger* en édition de poche de soixante-dix-huit. Et la photo du mariage de moi et Safiya, dix juin quatre-vingt-onze, au centre il y a Safiya avec la robe blanche que sa sœur lui avait cousue, sur les côtés il y a les parents que je compte aujourd&amp;apos;hui sur les doigts d&amp;apos;une main.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Cinq objets. La boîte est presque pleine. Il reste de la place pour un, peut-être deux. À Shubra l&amp;apos;appartement que nous avons loué fait trente-deux mètres carrés au septième étage d&amp;apos;un immeuble sans ascenseur ; nous avons négocié pendant trois mois, le prix est huit mille livres par mois, la moitié de ce que la mairie nous a donné pour Galaa vingt-quatre, deux mille quatre cents livres par mètre carré pour cent seize mètres. Même un enfant peut faire le calcul. Safiya a dit : *Mohamed, n&amp;apos;emporte pas trop de vieilles choses, il n&amp;apos;y a pas de place.* J&amp;apos;ai dit d&amp;apos;accord, Safiya.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Je vais à la cuisine. En ouvrant le placard je vois la boîte à outils de mon père, celle en fer vert au couvercle qui ne ferme plus, que papa gardait au-dessus du frigo depuis les années soixante. Je la prends. Je trouve le tournevis plat, manche en bois rouge, que je me rappelle dans ses mains. Je retourne à la porte d&amp;apos;entrée.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;La poignée est en laiton et papa l&amp;apos;avait fait poser en soixante-trois parce que la poignée d&amp;apos;origine s&amp;apos;était détachée le jour de l&amp;apos;inauguration, et il avait payé un artisan du quartier, et il avait choisi le laiton et non le fer parce que le laiton ne rouille pas. Je n&amp;apos;avais jamais dévissé une poignée de ma vie ; les mains ne savaient pas quoi faire. J&amp;apos;enfonce le tournevis dans la fente. La vis est rouillée, la tête se dépouille au deuxième essai. Alors je prends un couteau de cuisine, un couteau en acier dont Safiya se sert pour le pain, et je fais levier entre la poignée et la porte. Après quatre tentatives la poignée se libère dans un petit sursaut qui me reste au poignet.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Je la tiens dans la main droite. Elle est froide, elle pèse la moitié de ce que je croyais qu&amp;apos;elle pesait. La porte a maintenant un trou carré à la place de la vis et du cylindre. Je ne regarde pas le trou. Je regarde la poignée.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Je retourne au salon. J&amp;apos;ouvre la boîte. Cinq objets. Je regarde *Tartarin*. Le livre que je n&amp;apos;ai jamais fini. Je le sors de la boîte. Je le pose par terre. Je mets la poignée à sa place. Je referme la boîte.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Je reste une minute à regarder le livre par terre. Puis je le ramasse. Je descends les escaliers avec la boîte sous le bras droit et *Tartarin* sous le bras gauche. Quatre étages. À la porte cochère au rez-de-chaussée il y a les tas de choses que les habitants laissent pour les récupérateurs : papier, chiffons, casseroles tordues. Je pose *Tartarin* sur le tas de papier. Je le regarde une seconde. Puis je sors dans la rue.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Avenue Ramses, gare, train pour Shubra. Je m&amp;apos;assieds près de la fenêtre avec la boîte sur les genoux. Le train part. Je regarde dehors. Je pense : *Tartarin* était un livre que je n&amp;apos;avais jamais fini, et papa n&amp;apos;avait jamais su que je ne finirais jamais *Tartarin*.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;La boîte maintenant pèse davantage. La poignée.&lt;/p&gt;</content>
    <author><name>Everyday Endless</name></author>
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    <title type="text">Everyday 032 — Cananea</title>
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    <published>2026-04-23T00:00:00.000Z</published>
    <updated>2026-04-23T00:00:00.000Z</updated>
    <summary type="text">Ce jour-là, mon grand-père a signé à onze heures. Il a signé le papier sur la place, devant le siège du syndicat, avec un stylo que lui a tendu un fonctionnaire fédéral arrivé de Hermosillo en…</summary>
    <content type="html">&lt;p&gt;Ce jour-là, mon grand-père a signé à onze heures. Il a signé le papier sur la place, devant le siège du syndicat, avec un stylo que lui a tendu un fonctionnaire fédéral arrivé de Hermosillo en voiture. Le fonctionnaire était jeune. Ses chaussures étaient propres. Mon grand-père l’a regardé comme il regardait les chefs d’équipe de la mine quand il était jeune. Sans rancune, sans estime. Juste comme ça.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;La place était pleine. Il y avait ceux qui étaient restés, les derniers, une centaine de vieux. Mon grand-père disait, nous sommes une centaine, mais nous étions deux mille. Je ne le corrigeais pas. Je connaissais le chiffre exact. Ils avaient tenu dix-huit ans. Dix-huit, compadre : dix-huit. Un enfant né le jour de la grève est majeur aujourd’hui. Le fonctionnaire de Hermosillo a lu les noms de la chemise à voix haute. Il les lisait dans l’ordre alphabétique. Quand il est arrivé au O, il est arrivé à mon grand-père. Il ne l’a pas regardé en face. Il a regardé la signature. La signature de mon grand-père est un grand O, puis une ligne plate, puis trois points. Il n’a jamais appris à l’écrire autrement.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Mon grand-père s’appelle Efraín Osorio. Ceux de son âge l’appellent Don Efraín, ceux du mien l’appellent Don Efrito, parce que personne ne se souvient plus de son deuxième prénom. Il a soixante-dix-huit ans. Il est veuf depuis 2014. Mon père est mort de silicose il y a trois ans. Mon grand-père a vécu plus que tous ceux qui devaient vivre moins que lui.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Après la place, mon grand-père a dit qu’il rentrait à pied. C’est trois pâtés de maisons. Je lui ai dit que je l’accompagnais. Il m’a répondu, viens, mais ne parle pas. On a marché comme ça. En silence, trois pâtés de maisons. Des chiens ont aboyé. Je ne saurais dire si c’était pour nous.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;À la maison, mon grand-père a enlevé ses chaussures sur la véranda et les a posées en ligne contre le mur. Il les posait toujours comme ça. On est entrés. La maison était comme toujours, le calendrier d’octobre 2024 encore accroché, les images pieuses de ma grand-mère encadrées sur le frigo, la tasse à l’anse cassée près de l’évier. J’ai préparé deux cafés. Pas le bon café, celui du bocal, le café de tous les jours, celui que mon grand-père buvait depuis toujours. Don Efraín ne boit pas le bon café à la maison. Il dit que le bon café se boit dehors, au bar de la mine. Disait. Le bar de la mine est fermé depuis 2019.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;On est passés dans la chambre de ma grand-mère, qui était aussi la pièce des armoires. Il y avait trois armoires. Celle de ma grand-mère, celle de mon père, celle de mon grand-père. Mon grand-père n’avait jamais ouvert la sienne devant moi quand j’étais enfant. Il l’a ouverte maintenant, pour la première fois en dix-huit ans. À l’intérieur, il n’y avait qu’une salopette. Une salopette de mineur, bleue, le col déchiré sur la couture. Sur le col, au feutre noir, un numéro : 1204. Le numéro, c’était le sien. Il était de 2007, du dernier poste.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;La salopette est tombée du cintre. Je ne sais pas si parce que le cintre était vieux ou parce que mon grand-père l’a tirée. Elle est tombée. Je me suis baissé pour la ramasser. Mon grand-père est resté immobile. Je l’ai prise, je l’ai secouée pour enlever la poussière, et j’ai dit : Grand-père, tu l’as déjà rendue. À moi, trois hivers. Et à toi, dix-huit ans.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Tu comprends, compadre.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Mon grand-père n’a pas répondu. Il est resté assis. Puis il s’est levé. Il a pris la salopette de mes mains. Il l’a pliée en trois. D’abord la manche gauche sur la poitrine. Puis la manche droite par-dessus. Puis il l’a pliée en deux sur l’axe des épaules. Trois plis. Il l’a raccrochée au cintre. Pas comme il la rangeait, lui. Comme je la rangeais enfant, quand ma grand-mère me laissait la plier le matin avant l’école.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Je ne le lui ai pas fait remarquer. Je l’ai laissé faire.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Au centre social du syndicat, le soir, j’ai apporté une bière à trois amis à moi. Des garçons de vingt ans, fils d’autres mineurs. Je leur ai raconté la journée. J’ai raconté trois choses, dans l’ordre. Mon grand-père a signé devant le fonctionnaire aux chaussures propres. Mon grand-père a ouvert l’armoire et la salopette est tombée. Mon grand-père a plié la salopette comme je la pliais à six ans. Puis j’ai bu ma bière. Mes amis n’ont rien dit. Ils sont restés silencieux. L’un d’eux a fait le geste de la main ouverte, de remerciement, comme font les vieux à Cananea quand ils ne savent pas quoi dire.&lt;/p&gt;</content>
    <author><name>Everyday Endless</name></author>
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    <id>https://everydayendless.com/031/fr</id>
    <title type="text">Everyday 031 — La numéro sept</title>
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    <published>2026-04-22T00:00:00.000Z</published>
    <updated>2026-04-22T00:00:00.000Z</updated>
    <summary type="text">Le hangar ouvrait à six heures moins le quart et moi j&apos;arrivais à cinq heures et demie parce que le lit était à dix minutes à pied du portail et dix minutes à pied c&apos;était le temps où je pouvais…</summary>
    <content type="html">&lt;p&gt;Le hangar ouvrait à six heures moins le quart et moi j&amp;apos;arrivais à cinq heures et demie parce que le lit était à dix minutes à pied du portail et dix minutes à pied c&amp;apos;était le temps où je pouvais penser et penser voulait dire ne penser à rien qui fût à moi, et dans le hangar il y avait le bruit du premier métier qui chauffait et l&amp;apos;odeur du détachant de la veille et la lumière jaune des néons qui ne s&amp;apos;éteignaient jamais parce que les éteindre et les rallumer coûtait plus que la facture, et mon poste était la troisième rangée à gauche, la surjeteuse numéro sept, et le sept n&amp;apos;est pas le chiffre porte-bonheur en chinois mais c&amp;apos;était le numéro qu&amp;apos;on m&amp;apos;avait donné il y a onze ans et qui m&amp;apos;était resté et qu&amp;apos;on m&amp;apos;avait laissé garder parce que plus personne ne s&amp;apos;en souvenait.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Dans le hangar nous étions dix-huit et sur dix-huit douze étaient chinois et six étaient italiens et les Italiens étaient les coupeurs et les magasiniers et nous étions à la coupe rapide et au conditionnement, et le régime c&amp;apos;était douze heures par jour sur sept jours, et le dimanche le hangar ne fermait pas, et si quelqu&amp;apos;un ne venait pas le dimanche on le marquait en noir et le noir voulait dire que la semaine d&amp;apos;après on te donnait les tours de nuit. Le lit on le gardait seulement si on travaillait.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;À dix heures on avait la pause de quinze minutes et à dix heures le lundi matin, le vingt avril, les Strike Days en étaient au quatrième jour et au portail il y avait un piquet et au piquet il y avait une camionnette du Sudd Cobas et sur la camionnette il y avait des pancartes écrites en italien et en chinois et les pancartes disaient 8×5 en gros chiffres, et moi ces pancartes je les avais lues chaque matin depuis le même endroit, depuis la vitre des toilettes du deuxième étage, et chaque matin j&amp;apos;avais vu la camionnette arriver à sept heures et rester jusqu&amp;apos;au coucher du soleil et puis repartir, et chaque matin j&amp;apos;avais pensé que cette camionnette ne me concernait pas parce que j&amp;apos;étais la numéro sept et la numéro sept ne faisait pas grève.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Mais le lundi il y avait mon compatriote Lao Chen qui était sorti de son hangar de la via Pistoiese trois semaines avant et qui avait signé et après lui deux autres avaient signé et ses deux étaient devenus huit et les huit avaient une plateforme avec leur nom dessus, et le lundi Lao Chen était au piquet et il m&amp;apos;avait vue depuis la vitre et il avait fait un geste petit, un seul, avec la main ouverte, et moi ce geste je l&amp;apos;avais vu et j&amp;apos;avais baissé les yeux et puis j&amp;apos;étais allée à la machine numéro sept.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;À dix heures je sortis pour la pause.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Je sortis et je n&amp;apos;allai pas aux toilettes et je ne pris pas le thé du thermos et je ne saluai aucune des miennes et je traversai la cour et j&amp;apos;arrivai au portail et le portail était ouvert parce que c&amp;apos;était l&amp;apos;heure de la pause et à la camionnette il y avait une jeune italienne avec une parka orange et elle avait un formulaire à la main et le formulaire c&amp;apos;était du papier ordinaire, format A4, et la fille me regarda et ne me demanda rien et je lui dis, en italien, je veux signer. Son visage ne changea pas et elle me passa le stylo. Le stylo c&amp;apos;était un bic bleu des bons de livraison, un de ceux que le magasinier laisse traîner, et je reconnus le stylo au logo imprimé dessus. Je signai sur la carrosserie de la camionnette. Je signai mon nom en caractères et puis, dessous, en pinyin. Lao Chen n&amp;apos;était pas là, il était allé à un autre piquet, et ce fut mieux ainsi parce que s&amp;apos;il avait été là j&amp;apos;aurais baissé les yeux comme aux toilettes du deuxième étage, tandis que devant la jeune italienne à la parka orange je n&amp;apos;avais rien à baisser.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Je rentrai à dix heures quinze, je rentrai à l&amp;apos;heure, la journée continua, et le formulaire plié en quatre était dans la poche intérieure du tablier, la seule qui ne s&amp;apos;ouvrait pas quand on se penchait.&lt;/p&gt;&lt;p&gt;Le soir, au lit, je téléphonai à ma fille qui en Chine c&amp;apos;était le matin, et ma fille avait huit ans et ne comprenait pas les heures, elle me demanda si j&amp;apos;étais déjà couchée et je lui dis que non, que le soir c&amp;apos;était le soir, et puis je lui dis que lundi je lui enverrais un peu plus d&amp;apos;argent que d&amp;apos;habitude, parce qu&amp;apos;il y avait eu une avance au travail, et elle me demanda si une avance c&amp;apos;était un mot de fête et je lui dis que oui, c&amp;apos;était un mot de fête, et elle rit. Puis elle raccrocha parce que la grand-mère l&amp;apos;appelait pour manger.&lt;/p&gt;</content>
    <author><name>Everyday Endless</name></author>
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